En avril, le Sommet de la Mesure d'Impact réunira plus de 420 intervenants autour du thème "Ce qui compte vraiment". À un an des présidentielles et face aux reculs écologiques mondiaux, Tony Bernard, directeur général de l'Impact Tank, défend l'urgence de fonder les débats sur des faits mesurés.
Tony Bernard (Impact Tank) : "À un an des élections présidentielles : qu’attendent les Français en matière d’impact social et environnemental ?"
L’édition 2026 du Sommet de la Mesure d’Impact aura lieu le 13 avril 2026 au Cese, à Paris : vous pouvez vous inscrire gratuitement en ligne pour participer à l'événement.
Décideurs. La thématique “Ce qui compte vraiment” de cette édition 2026 résonne dans un contexte de reculs écologiques mondiaux et de tensions sociales. Qu’est-ce qui vous a poussé à choisir ce thème ?
Tony Bernard. Nous assistons effectivement à des reculs mondiaux importants sur l’écologie. Aux États-Unis bien sûr, mais aussi en Europe : prenez l’exemple des ajustements de la directive CSRD. La Chine poursuit sa stratégie “Green Power” pour dominer les marchés mondiaux des technologies vertes, en plein développement et hautement stratégiques, tout en continuant d’investir massivement dans les énergies fossiles.
Par ailleurs, le contexte est marqué par la réduction des dépenses publiques, tant à l’intérieur de nos frontières qu’à l’extérieur, les États membres de l’Union européenne ayant réduit, parfois drastiquement, les montants alloués à l’aide au développement. Au-delà des enjeux de compétitivité de nos entreprises à l’international, d’autres défis s’imposent à nos pays avec le retour de la guerre en Europe et la brutalisation des relations internationales.
Il nous a paru crucial de rappeler que c’est en solidifiant notre cohésion sociale et notre capacité à vivre-ensemble, et en redéfinissant ce qui compte vraiment dans notre modèle social que nous pourrons affronter ces défis : écologiques, géopolitiques, et technologiques, avec l’IA générative qui bouleverse les rapports de force entre États et au sein des sociétés. Nous avons donc choisi de nous recentrer sur l’essentiel. “Ce qui compte vraiment”, c’est aussi ce qui compte pour les Français à un an des élections présidentielles : qu’attendent-ils en matière d’impact social et environnemental ?
Le titre joue enfin sur le double sens : “ce qui compte”, c’est la nécessité de mieux compter. Dans le débat public, il est souvent question de ce que coûtent les dispositifs de solidarité, d’insertion, de transition écologique, de réussite scolaire, d’accès à la santé et au logement. Nous devons nous interroger sur ce qu’ils coûtent mais aussi sur ce qu’ils rapportent en valeur économique – directement dans les caisses de l’État – et en valeur sociale – amélioration du bien-être, renforcement du lien social, consolidation du sentiment d’appartenance, estime de soi –, en montrant, chiffres à l’appui, comment la réalité peut contredire les clichés.
Le Sommet ambitionne de “fonder les débats sur un socle commun : celui des faits, de la preuve et de l’impact mesuré”. En ces temps de vérités alternatives, avec ou sans IA générative, est-ce un impératif ou une bataille perdue d’avance ?
C’est le rôle de l’Impact Tank et de ce sommet, chaque année, et encore plus aujourd’hui à un an des élections : remettre la science au cœur des prises de décisions, mais pas seulement. Il faut remettre les citoyens au centre. Mieux compter, c’est aussi associer plus fortement les citoyens aux décisions et aux débats, même les plus techniques.
Sur la transition écologique par exemple, les économistes Emmanuel Combet et Antonin Pottier remarquent que le manque d’adhésion est souvent dû à une approche technocratique : de nouvelles modalités sont sans cesse proposées, en choisissant tel instrument ou tel autre – subventions, quotas, réglementations… –, en ajoutant de nouvelles mesures correctives – chèque de compensation, délai de calendrier, exonérations… Or, les sujets les plus techniques sont avant tout très politiques, et touchent aux préoccupations quotidiennes des Français. C’est une affaire de méthode : les experts et scientifiques doivent favoriser l’accès à la connaissance pour éclairer le débat, mais la décision politique appartient au débat démocratique et aux citoyens.
Le SMI 2026 prévoit une session consacrée à l’ESS, dans un contexte de réduction des soutiens publics. Alors même que les budgets publics sont sous tension, comment les acteurs de l’impact peuvent-ils démontrer leur valeur ajoutée au-delà du simple plaidoyer ?
Les crédits consacrés à l’ESS ont été rétablis par un amendement du gouvernement, après avoir été baissés dans la première version de la loi de finances. Mais le sujet du soutien public à l’ESS est un débat important, qui dépasse le cadre du seul budget pour 2026. C’est l’un des autres grands sujets de la journée. D’un côté, l’État délègue une partie des missions d’intérêt général et de service public à l’ESS, mais les moyens manquent. De l’autre, chacun sait que la recherche d’efficience dans les dépenses publiques est une nécessité.
La mesure d’impact est alors une exigence de plus en plus demandée dans le monde associatif et de l’ESS de la part des financeurs, pour prouver l’efficience et la bonne gestion de l’argent public, mais aussi pour prouver la capacité des associations à produire de l’impact, notamment sur des sujets de solidarité qui peuvent être contestés dans les médias ou par des acteurs politiques.
Cependant, il faut rester attentif aux critiques légitimes, je pense notamment aux travailleurs sociaux avec qui nous échangeons beaucoup à l’Impact Tank. Il ne faut pas pousser les associations vers une logique trop gestionnaire qui les écarterait des publics les plus vulnérables, par crainte de détériorer les taux de sortie positive. L’objectif est d’améliorer les conditions de vie des bénéficiaires, donc d’être d’une certaine manière « performant » socialement, sans pour autant verser dans une logique purement comptable des affaires sociales.
Plus de 420 intervenants sont attendus. En matière de livrables ou de décisions concrètes, à quoi faut-il s’attendre à l’issue de cette édition ?
Comme chaque année, nous rendrons publics plusieurs rapports : sur la démocratie en entreprise, sur la pair-aidance en santé, sur l’accès à la culture, ou encore sur l’impact des fondations et de la philanthropie. Nous lancerons aussi un groupe de travail sur la finance durable, secteur où les défis sont multiples : diversité des cadres – ratings ESG, labels, déclarations volontaires – créant un flou sémantique et un risque de confusion, des difficultés à mesurer l’impact, une attention trop peu importante dans la littérature aux pratiques des apporteurs de capitaux – LPs –, ce qui est un frein majeur à l’allocation de capitaux vers la finance à impact…
Nous proposerons aussi des livrables nouveaux, avec l’ambition de faire de cet événement une contribution au débat en perspective des prochaines présidentielles. D’abord, un sondage auprès des Français sur le lien social et le vivre ensemble à partir de nos travaux.
Ensuite, nous publierons notre premier ouvrage : Ce qui compte vraiment : un autre modèle social est possible, aux éditions Le Bord de l’eau. Ce livre dirigé par Timothée Duverger et moi-même peut compter sur l’implication d’éminents chercheurs et de personnalités reconnues. Olivier De Schutter, rapporteur spécial des Nations unies sur l’extrême pauvreté et les droits humains, intervient sur un chapitre consacré aux inégalités Nord-Sud. Hippolyte d’Albis, professeur à l’ESSEC Business School, signe un chapitre intitulé “Mieux accueillir”, qui revisite les idées reçues au sujet du coût de l’accueil de l’immigration au travail.
Nicolas Duvoux, président scientifique du Conseil national de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale et Anne Monier, chercheuse à la Chaire Philanthropie de l’ESSEC Business School, traitent de la transition écologique plus juste. Benoît Hamon, président d’ESS France s’intéresse aux logiques marchandes dans le secteur social. Aude Kerivel analyse l’école de la coopération et la mixité sociale, un vieux sujet de débat trop souvent abordé à partir de postures. Toutes les études – aux États-Unis, au Danemark, aux Pays-Bas, en France – montrent que la mixité sociale a très peu d’effets, marginaux en tout cas, sur les résultats scolaires. En revanche, elle a des répercussions très fortes sur la connaissance de l’autre, le sentiment de sécurité, le climat social qui s’apaise. La mixité crée véritablement le vivre ensemble et renforce la vitalité de notre démocratie. Ce sujet de la mixité sociale illustre combien nos débats s’appuient trop peu sur le monde scientifique. Les études sont là, il ne manque qu’une volonté politique pour inciter à plus de mixité sociale – et cela concerne aussi bien les écoles publiques que privées.
Enfin, Agnès Audier la présidente du think tank apporte une contribution sur la question épineuse des données probantes dans l’action sociale, leur gestion, leur collecte et leur utilisation, et Bruno Palier, directeur de recherche CNRS à Sciences Po, signe un chapitre sur l’investissement social et la preuve économique des politiques sociales. L’ouvrage sera postfacé par Clément Beaune, Haut-Commissaire au Plan et à la Stratégie, pour donner une vision prospective, et par Jean-Marc Borello, président du Groupe SOS.
Propos recueillis par Alexandre Hervaud