Conseil stratégique, partenaire dans l’implémentation et le développement d’outils pour la transition des business models, Blunomy opère aux côtés d’entreprises, d’institutions financières et d’entrepreneurs engagés dans la transition vers une économie compatible avec les limites planétaires. En cette période de turbulence, Inès Galichon et Clément Le Guyader, reviennent sur les récentes évolutions réglementaires ESG en Europe et sur leurs implications pour les banques en matière de gestion des risques climat et de transition.

Le paysage réglementaire ESG des banques européennes traverse une phase de transition et d’incertitude. Après plusieurs années marquées par un renforcement des exigences en matière de durabilité, les établissements bancaires font face à un contexte plus complexe, voire contradictoire, notamment affecté par les soubresauts de la politique américaine. La récente dissolution de la Net Zero Banking Alliance (NZBA), qui fait suite aux annonces de plusieurs banques de quitter la coalition, illustre les tensions croissantes entre ambition climatique et réalités opérationnelles.

Parallèlement, les négociations autour du paquet Omnibus, visant à simplifier et clarifier le cadre réglementaire, peinent à aboutir, laissant les acteurs du secteur dans l’expectative. L’Autorité bancaire européenne (EBA) a même demandé en août au régulateur une pause dans le déploiement des nouvelles exigences relatives au Pilier 3, qui imposaient aux banques la publication de données concernant les risques environnementaux auxquels elles font face. Ces développements traduisent des attentes divergentes des parties prenantes – régulateurs, investisseurs, société civile – rendant la trajectoire ESG des banques plus difficile à tracer. Pourtant, au-delà de ces turbulences, plusieurs piliers restent inchangés et structurants.

1. Un superviseur qui maintient le cap

La Banque centrale européenne (BCE) maintient une ligne ferme sur l’intégration des risques climatiques dans la supervision bancaire. Sa présidente Christine Lagarde a réaffirmé cette position en soulignant auprès de la Commission l’importance de préserver, dans les amendements Omnibus, les « avantages du reporting de durabilité pour l’économie européenne et le système financier ». L’alignement des risques climatiques et environnementaux sur les exigences de supervision reste d’ailleurs l’une des priorités énoncées par la BCE pour les deux prochaines années, et un premier établissement a été sanctionné par une amende pour des manquements dans l’évaluation de ces risques.

Exemple significatif récent de la stratégie climat de la BCE : l’annonce au début de l’été de l’introduction (dès mi-2026) d’un « facteur climat » dans son dispositif de garanties. Cette décision marque une première étape clé de l’intégration des risques climatiques dans la gestion des risques financiers. En un mot, plus les portefeuilles des banques seront carbonés et exposés à des risques climatiques, plus leur refinancement sera coûteux.

2. Des risques de transition substantiels sur la stabilité financière

Les risques de transition, bien identifiés depuis l’essor des stratégies Net Zéro, demeurent insuffisamment quantifiés, alors même qu’ils représentent des risques financiers majeurs pour les entreprises – perte de compétitivité et plus faible profitabilité, voire capacités limitées de financements – et donc les banques. En effet, certaines entreprises sont face à des « murs d’investissement » nécessaires à leur décarbonation et au management de ces risques de transition. Ce « mur » s’accroît en cas d’inaction à court terme, et devrait conduire à moyen/long-terme à des besoins d’investissement trop importants au regard de leur capacité d’endettement, et donc à des pertes d’opportunités commerciales potentiellement substantielles pour les banques.

Au-delà des engagements « Net Zéro », les banques doivent quantifier et intégrer ces risques de transition dans leur stratégie climat dans une logique de gestion des risques et de profitabilité financière. Les modèles de tarification et d’octroi de crédit des banques doivent également évoluer pour intégrer ces risques dès le départ. Dans le cas contraire, les banques risquent d’accumuler trop d’actifs fortement exposés et, à l’inverse, de ne pas assez financer des projets contribuant à la transition.

3. Des risques physiques et écosystémiques « cachés » encore largement sous-évalués

Les risques physiques regroupent les impacts tangibles du changement climatique : des risques aigus – souvent appelés événements climatiques extrêmes (sécheresse, cyclones, inondations) et des risques chroniques, comme l’augmentation des températures et les changements de précipitation. Ils ne sont pas nouveaux : les pertes économiques liées aux événements climatiques extrêmes ont coûté plus de 417 milliards de dollars en 2024, dont moins de 40 % ont concerné des acteurs assurés (source : Gallagher Re). Malgré  leur fréquence accrue, leur sévérité croissante et leurs impacts financiers immédiats, les risques climatiques physiques restent encore largement sous-évalués par les banques. Certaines ont lancé de premières initiatives, mais la majorité des banques sont loin d’avoir les outils nécessaires pour les quantifier ou pour déployer des stratégies d’adaptation abouties. Ils constituent donc des « risques cachés », susceptibles à terme de peser sur leurs bilans, faute d’être aujourd’hui entièrement maîtrisés.

Les risques liés à la nature auront, eux aussi, un impact majeur sur les portefeuilles bancaires : la dégradation des écosystèmes s’accélère sous l’effet des activités économiques, tandis que tous les secteurs en dépendent directement. Selon une étude de la BCE réalisée en 2023, 72 % des entreprises en zone euro seraient soumises de manière critique par au moins un service écosystémique rendu par la nature. Face à ces risques croissants, les banques doivent se concentrer sur les enjeux les plus cruciaux pour leurs portefeuilles, sélectionner les thématiques sur lesquelles agir en priorité et développer des offres adaptées en conséquence (économie circulaire, gestion de l’eau, dépollution, déforestation).

4. Des relais de croissance à aller chercher

Au-delà du développement de systèmes de gestion de ces multiples risques climatiques et environnementaux, la transition présente d’immenses opportunités commerciales que les banques doivent saisir. Si certains discours ambiants laissent penser que la « transition ralentit », les investissements dans la transition énergétique ont quant à eux dépassé en 2024 la barre des $2tn et étaient en hausse de 11 % par rapport à 2023, d’après BNEF. L’Agence internationale de l’énergie prévoit que ces investissements montent à $2,2tn d’ici à la fin 2025, soit deux fois plus que les investissements dans les énergies fossiles. Concernant l’adaptation au changement climatique, les besoins de financement se chiffrent entre 120 et 400 milliards d’euros par an à horizon 2030, en fonction des sources (UNEP, GIEC, Climate Policy Initiative). Une grande partie se fera dans des économies développées et à travers des solutions déjà matures qui seront portées par des entreprises (pas uniquement des projets publics).

Les banques doivent combiner l’analyse des risques et des opportunités commerciales pour bâtir une stratégie de transition durable. Cela repose sur une compréhension approfondie des enjeux clients et des actions ciblées, avant de développer l’expertise et les dynamiques d’innovation financière nécessaires. Ainsi, en dépit de certains discours politiques, les enjeux climatiques et environnementaux restent largement inchangés pour les banques. Elles doivent renforcer leurs outils de quantification des risques de transition et physiques, afin de répondre au régulateur, de contribuer à la stabilité financière (la leur et celle du système) et de financer la transition de leurs clients.

Sur les auteurs

Inès Galichon, experte en finance durable et en transition du secteur financier, a dirigé et développé le bureau de Blunomy à Hong Kong pendant huit ans. Elle est désormais responsable du développement auprès des institutions financières depuis Paris.

Clément Le Guyader, consultant manager, a travaillé pendant cinq ans au sein de l’Inspection Générale du Groupe Société Générale. Il a rejoint Blunomy en 2024, où il accompagne les institutions financières dans la définition et la mise en oeuvreopérationnelle de leurs stratégies de transition.