Une étude Kardham menée auprès de travailleurs franciliens révèle que la proximité géographique et un trajet de moins de 30 minutes sont les clés de la satisfaction au travail, bien plus que le prestige du quartier de bureaux.

Dans un contexte de guerre des talents et de mutations profondes des modes de travail, la localisation des bureaux s’impose comme un enjeu stratégique majeur pour les entreprises. Une étude inédite menée par Kardham auprès de 970 travailleurs franciliens révèle les véritables critères de satisfaction d’un quartier de bureaux, bien loin des idées reçues.

Construite autour du travail doctoral de Mathieu Obertelli à l’Université Paris Dauphine-PSL et fondée sur un modèle statistique avancé (SEM – Structural Equation Modeling), l’étude va au-delà de la simple corrélation pour identifier les liens de causalité entre différents facteurs et la satisfaction au travail. L’échantillon de sondés est représentatif des actifs franciliens en matière de genre et d’âge, permettant ainsi de dégager des enseignements robustes sur les attentes réelles des travailleurs de bureaux.

Le seuil critique des 30 minutes de trajet

Premier enseignement majeur : l’accessibilité constitue la variable clé de la satisfaction du quartier de travail. Ainsi, 73 % des sondés satisfaits de leur quartier le sont également vis-à-vis de leur trajet. Mais c’est surtout le temps de trajet qui fait toute la différence. 85 % des travailleurs ayant une durée de trajet inférieure à 30 minutes sont satisfaits de leur trajet domicile-travail, contre seulement 49 % de ceux qui mettent plus de 30 minutes.

Le mode de transport influence également fortement cette perception. Les travailleurs qui se rendent à pied sur leur lieu de travail sont 91 % à être satisfaits de leur trajet, contre 82 % pour le vélo, 69 % pour la voiture et 56 % pour les transports en commun. Un constat qui invite les entreprises à privilégier des localisations permettant aux collaborateurs d’éviter les transports en commun saturés ou les longs trajets en voiture.

La proximité, nerf de la guerre

Au-delà de l’accessibilité, la proximité géographique émerge comme le véritable critère crucial. L’étude démontre que la satisfaction que les salariés retirent de leur quartier de travail dépend moins de ses qualités intrinsèques que de la distance qui les sépare de leur lieu de travail.

Le cas de Saint-Denis est éclairant : moins d’un sondé sur deux apprécie son quartier de travail à Saint-Denis, l’un des plus faibles scores relevés dans l’échantillon. Pourtant, en s’intéressant aux sondés qui travaillent à Saint-Denis et qui habitent à moins de 15 minutes de leur lieu de travail, l’étude révèle que plus de 75 % d’entre eux apprécient la localisation de leur lieu de travail, un taux même légèrement supérieur à la moyenne régionale.

La proximité géographique favorise une plus grande proximité culturelle et sociale, où les individus sont plus susceptibles de s’identifier à un quartier et de s’y sentir davantage en sécurité. Ce constat remet en question l’idée qu’il existerait des localisations objectivement meilleures que d’autres.

La Défense plébiscitée, mais jugée peu accessible

Contrairement aux idées reçues, 85 % des travailleurs de La Défense sont satisfaits de leur quartier de travail, contre 73 % en moyenne régionale. L’offre de bars et restaurants y donne satisfaction, 69 % des travailleurs de La Défense s’estimant satisfaits de l’offre de bars, contre 45 % pour les travailleurs franciliens en dehors de Paris.

Paradoxalement, le principal point noir reste l’accessibilité : seulement 38 % des travailleurs de La Défense sont satisfaits de leur trajet domicile-travail, contre 65 % en moyenne régionale. Un constat qui s’explique par des temps de trajet souvent longs et des transports en commun saturés, malgré la présence d’un hub de connexion majeur.

Le télétravail, une variable d’ajustement

L’étude révèle également le rôle d’amortisseur que peut jouer le télétravail. Les travailleurs qui n’apprécient pas leur trajet domicile-travail et qui ne télétravaillent pas sont 38 % à ne pas être satisfaits de leur quartier de travail, contre 29 % pour ceux qui n’apprécient pas leur trajet domicile-travail mais qui travaillent au moins une fois par semaine chez eux.

Le télétravail permet ainsi de lisser les inconvénients d’un trajet insatisfaisant ou d’un quartier aux aménités limitées. Moins les collaborateurs fréquentent leur lieu de travail, moins ils sont sensibles aux manques du quartier en ce qui concerne les restaurants, les espaces verts ou les activités culturelles.

L’importance cruciale de la sécurité

La sécurité émerge comme un critère déterminant de la satisfaction globale. Plus de trois quarts des travailleurs (76 %) qui se sentent en sécurité sont satisfaits de leur trajet, tandis qu’ils ne sont que 27 % pour ceux qui ne se sentent pas en sécurité.

La problématique sécuritaire peut avoir des conséquences directes sur les décisions de localisation des entreprises. Le récent départ de BNP Paribas du quartier Rosa-Parks, avec le transfert de 2000 employés vers Levallois-Perret et Nanterre, illustre comment un climat d’insécurité peut conduire au déménagement d’un site majeur, malgré le recrutement de 18 agents de sécurité privée répartis sur le parcours entre les locaux et la station de RER, où un afflux post-JO de personnes toxicomanes a été constaté. 

Des disparités territoriales marquées

L’étude confirme les inégalités sociospatiales entre l’ouest et l’est de la région. Les travailleurs du quartier central des affaires sont 88 % à se dire contents de leur quartier de travail, contre 70 % pour l’ensemble des travailleurs franciliens hors QCA. Seuls 65 % des travailleurs des arrondissements nord et est de Paris sont satisfaits, contre 73 % à l’échelle de la région.

En Seine-Saint-Denis, 48 % des travailleurs sont satisfaits de leur quartier de travail, soit 25 points de pourcentage de moins que la moyenne régionale. Un écart qui s’explique notamment par le manque de bars, restaurants et espaces verts, mais surtout par l’éloignement géographique de la majorité des travailleurs.

Recommandations stratégiques

Pour les entreprises, l’étude dégage plusieurs recommandations claires. La première consiste à privilégier systématiquement la proximité géographique avec les bassins de vie de leurs collaborateurs. Une bonne localisation ne renvoie pas à un quartier précis, mais plutôt à une liste restreinte de besoins qui rythment le quotidien des travailleurs.

La combinaison optimale consiste à proposer un lieu répondant aux besoins des travailleurs tout en offrant du télétravail. Ces deux avantages non monétaires ont une incidence sur la décision des collaborateurs de rester ou non dans l’entreprise, dans un contexte de tension croissante sur le marché du recrutement.

Face au vieillissement de la population active et à la diminution de plus d’un million de travailleurs âgés de 25 à 49 ans entre 2011 et 2022 en France, la localisation des bureaux s’impose plus que jamais comme un levier stratégique d’attraction et de rétention des talents, au même titre que la politique salariale, mais à un coût potentiellement moindre.

Alexandre Hervaud