Gwenola Chambon est directrice générale de Vauban Infrastructure Partners. À la tête d’une société gérant 10 milliards d'euros d'actifs, elle défend une vision pragmatique de l'investissement : pas d'arbitrage entre rentabilité et impact environnemental, mais au contraire une conviction que la durabilité réduit les risques.

Décideurs. Pouvez-vous rappeler l’historique de Vauban Infrastructure Partners et vos stratégies d’investissement ?

Gwenola Chambon. Nous sommes une société de gestion, codétenue par 29 collaborateurs seniors aux côtés de Natixis Investment Managers. Notre expertise existe depuis 2004, créée parallèlement à l’ordonnance permettant à la France de développer le partenariat public-privé.

À l’époque, BPCE désirait créer des outils d’investissement en capital – nous étions parmi les premiers fonds français consacrés aux infrastructures. Ce savoir-faire nous a menés vers la gestion pour compte de tiers : assureurs, fonds de pension, family offices, fonds de fonds. Notre activité a pris son essor après la crise financière de 2008, grâce aux plans de relance français : hôpitaux, universités, grands projets comme le ministère de la Défense à Balard, puis le plan France Très Haut Débit.

La France s’est dotée d’une place unique en Europe en ce qui concerne le financement dans les infrastructures, équivalente à Londres. Nous avons des industriels présents mondialement, des banques sophistiquées parmi les meilleures en Europe, des assureurs parmi les plus gros investisseurs européens, tout un écosystème de conseils excellents, et enfin toute une palette de gestionnaires spécialisés. Notre approche de développement nous amène à travailler avec des partenaires industriels, qui ont souvent besoin de recycler du capital, car développer coûte cher. Nous créons donc des fonds d’investissement avec des horizons de portage de long terme pour les accompagner grâce à des partenariats, la création de joint-ventures, de plateformes.

Cela nous permet de développer ensemble des projets structurants pour les territoires. Nous avons deux stratégies : des infrastructures déjà établies avec des revenus contractualisés sur le long terme et une bonne corrélation à l’inflation, et des stratégies de développement plus en amont, pour lesquelles nous réalisons le programme de capex. Aujourd’hui, nous gérons environ 10 milliards d’euros avec 80 personnes, investis dans plus de 70 actifs présents en grande majorité en Europe.

Comment arbitrez-vous entre rentabilité financière et nécessités stratégiques, comme l’énergie bas carbone et la transition durable ?

Nous sommes avant tout des gestionnaires d’actifs nous occupant d’investir l’argent d’investisseurs pour leur assurer un certain taux de rentabilité. Avec ces stratégies nous choisissons où investir, en privilégiant les infrastructures qui répondent aux besoins essentiels des communautés et dans le souci de gestion de notre impact environnemental.

Il est possible d’appréhender cet enjeu sous l’angle du risque ou de l’opportunité. Côté risque : si j’investis dans des énergies fossiles non pérennes, mon actif risque de devenir rapidement obsolète. Si j’ignore le changement climatique, nos autoroutes ou voies ferrées vont souffrir des températures extrêmes et des intempéries. Ne pas prendre en compte ces évolutions, c’est s’exposer à l’obsolescence. Côté opportunité : les usagers demandent plus d’informations sur nos engagements. Par exemple, sur notre métro de Malaga en Espagne, ils nous ont interrogés sur l’autonomie électrique, et nous leur avons répondu avec l’installation de panneaux photovoltaïques qui nous permettent d’atteindre l’autonomie électrique complète. Ils s’interrogeaient aussi sur l’usage de l’eau : nous recyclons désormais toute l’eau utilisée pour le nettoyage des rames.

L’infrastructure devient un prestataire de services. Pour une autoroute, les usagers attendent des tarifications pour le covoiturage, des bornes de recharge électrique. Il faut accompagner cette évolution. La digitalisation est cruciale : fibrer le long d’un métro pour que les usagers gardent leur réseau mobile, utiliser des outils prédictifs pour la maintenance. L’infrastructure ne crée de valeur que si elle reste utile et pertinente.

La souveraineté peut-elle être considérée comme une priorité pour les investisseurs ?

La souveraineté est un sujet plutôt nouveau pour les investisseurs, nous n’avions jamais eu ce type de discussions auparavant. C’est d’autant plus vrai aujourd’hui : les investisseurs européens s’attachent à canaliser leurs ressources en Europe.

Leur priorité est que leur argent aille vers l’investissement européen pour assurer l’autonomie des industries clés. La guerre en Ukraine et l’élection de Trump sont passées par là. Il y a eu un véritable réveil européen qui pousse les investisseurs à jouer le jeu et canaliser leurs ressources dans l’économie réelle européenne.

Pourquoi avoir associé vos collaborateurs au capital de l’entreprise ?

L’investissement en infrastructure est un business humain. Pour nous, engagés sur des infrastructures touchant les communautés avec une logique de long terme, associer les collaborateurs au capital nous aligne avec nos investisseurs. Cela montre notre engagement et notre souci de la qualité de service pérenne, au-delà des simples mécanismes de rémunération dans les fonds.

Trois chantiers prioritaires pour renforcer la souveraineté européenne des infrastructures à horizon 2030 ?

Premièrement, l’énergie. Tous les pays européens n’ont pas le même mix énergétique. L’agression russe et la crise énergétique qui en a découlé ont accéléré cette prise de conscience. L’Europe s’est mobilisée efficacement malgré le stress. Comme après le Covid, nous avons démontré notre capacité à agir vite et ensemble en dépit de nos divergences. Face à une attaque extérieure, les disputes internes deviennent accessoires.

Deuxièmement, le numérique. La propriété de la donnée, l’indépendance et l’autonomie sur ces sujets sont clés, surtout dans un monde où l’intelligence artificielle va révolutionner nos usages. Dépendre d’autres puissances dans ce domaine nous expose à un risque majeur.

Le troisième chantier serait celui des réseaux de transport et de communication, socles essentiels de notre autonomie stratégique et de notre compétitivité économique.

Ces thématiques seront au cœur de la Paris Infraweek : inscrivez-vous dès à présent sur le site de l'évènement. Ce grand rendez-vous européen du financement des infrastructures est organisé du 3 au 7 novembre 2025 par Paris Europlace et le Ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, en partenariat avec Décideurs. 

Propos recueillis par Alexandre Hervaud