À la tête de la fédération Infranum depuis fin 2024, Ilham Djehaïch défend une vision des infrastructures numériques comme socle de souveraineté. Elle appelle à consolider ce maillage français et européen face à la domination des géants extraeuropéens.

Décideurs. Comment la notion de souveraineté numérique s’intègre-t-elle au sein des missions d’Infranum ?

Ilham Djehaïch. Notre fédération, qui rassemble près de 230 entreprises françaises, a été créée par un collectif d’industriels lors du lancement du plan France Très Haut Débit, en 2013. Son objectif reste inchangé : garantir la même connectivité à tous, en zone urbaine ou rurale. InfraNum réunit l’ensemble de la chaîne de valeur de l’aménagement numérique : opérateurs, constructeurs, équipementiers, investisseurs, centres de formation, data center de proximité, etc. Ces infrastructures fixes et mobiles constituent la colonne vertébrale de la connectivité et, à ce titre, le socle même de notre souveraineté numérique. Car la souveraineté ne se limite pas à la maîtrise technologique : elle se joue aussi dans les usages, qu’ils soient domestiques, professionnels ou industriels. C’est pourquoi nous travaillons également sur l’essor des nouveaux usages connectés – de l’IoT aux compteurs d’eau intelligents, en passant par les ascenseurs connectés – qui démontrent chaque jour l’importance de disposer d’infrastructures robustes, sécurisées et maîtrisées en France.

Les objectifs du plan France Très Haut Débit ont-ils été atteints ?

Les avancées sont considérables. En 2013, seuls 1,9 million de foyers étaient éligibles à la fibre. Aujourd’hui, ils sont 41 millions, et plus de 90 % du territoire est couvert. C’est un chantier exceptionnel, surtout en comparaison avec l’électrification de la France, qui s’est déployée sur près de 90 ans ! Par rapport aux objectifs initiaux, il reste encore entre 3 et 4 millions de foyers à couvrir. Ils devraient l’être d’ici à 2026, dans les zones où le plan a démarré plus tardivement. La France a désormais une avance incontestable sur la moyenne européenne. La fibre est devenue une norme, un droit, une évidence. 

2030, qui doit acter la fin du réseau cuivre (DSL) au profit de la fibre, approche à grands pas : la feuille de route sera-t-elle tenue ?

C’est le nouveau grand chantier des prochaines années. Remplacer une technologie par une autre, en l’occurrence la fibre, est un événement rare, comparable à l’arrivée de la TNT en remplacement du réseau hertzien. Ce plan, piloté par Orange et encadré par l’Arcep, mobilise l’ensemble des acteurs publics et privés. Tout le secteur s’accorde à dire que le calendrier doit être respecté. Chaque abandon du cuivre dans une commune sera conditionné à l’éligibilité de ses habitants à la fibre. 

Pour préparer ce basculement, une vaste campagne de communication nationale à la télévision a été lancée, financée par les opérateurs d’infrastructures et soutenue par le gouvernement, afin de sensibiliser le plus grand nombre de Français. 

Au-delà de la performance en débit, il s’agit aussi d’un enjeu d’aménagement durable. La fibre est cinq fois moins énergivore que le cuivre. Son déploiement, et les usages qu’elle rend possibles – éclairages publics connectés, gestion intelligente des déchets, optimisation énergétique – en font un levier majeur de décarbonation pour nos territoires.

Ce réseau peut-il être vu comme un bouclier contre la dépendance vis-à-vis d’acteurs extraeuropéens ?

En matière de fibre, les infrastructures appartiennent aux collectivités locales ou à des opérateurs français, et elles sont exploitées par des acteurs établis en France. La souveraineté repose précisément sur ce principe : disposer d’infrastructures qui ne dépendent pas d’intérêts extérieurs. L’exemple de l’Ukraine, contrainte de s’appuyer sur Starlink, le fournisseur d’accès à Internet par satellite d’Elon Musk, illustre les risques d’une telle dépendance. Une situation similaire n’est pas envisageable en France grâce au maillage de nos infrastructures, conçues et régies par le droit français, sur le territoire national. 

Parmi les projets menés par Infranum figure le déploiement de data centers de proximité : de quoi s’agit-il ?

Les data centers de proximité sont des centres de données destinés à des clients tels que les opérateurs, les collectivités et les entreprises, contrairement aux grands data centers généralement prisés par les Gafam. La France en compte environ 300, conçus pour être implantés à moins de 30 à 45 minutes de leur clientèle. En matière de souveraineté, il existe un décalage considérable. Si 95 % des infrastructures télécoms en France sont opérées par des acteurs européens, 95 % des data centers appartiennent en revanche à des acteurs extraeuropéens. Cela soulève une question fondamentale en matière de législations applicables : ces données relèvent-elles du droit français ou du droit américain ? Pour éclairer et accompagner les acteurs concernés, Infranum publiera prochainement un guide visant à sensibiliser les clients à l’importance de conserver leurs données en France ou en Europe, et à les aider dans la contractualisation avec les opérateurs de data centers pour garantir la souveraineté de leurs données.

Ces thématiques seront au cœur de la Paris Infraweek : inscrivez-vous dès à présent sur le site de l'évènement. Ce grand rendez-vous européen du financement des infrastructures est organisé du 3 au 7 novembre 2025 par Paris Europlace et le Ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, en partenariat avec Décideurs. 

Propos recueillis par Alexandre Hervaud / Photo par David Morganti