Énergie, industrie, numérique : les infrastructures européennes ne sont pas de simples actifs. Elles conditionnent la capacité du Vieux Continent à résister aux chocs et à préserver sa liberté d’action.
Infrastructures : un enjeu de souveraineté
À la veille de la neuvième édition de Paris Infraweek, une semaine consacrée au financement des infrastructures organisée par Paris Europlace et le ministère de l’Économie, des Finances et de l’Industrie, la souveraineté dans le domaine des infrastructures s’impose comme une exigence stratégique. Énergétique, industrielle ou numérique, la souveraineté constitue plus que jamais un gage de résilience face aux crises successives qui ont bousculé l’Europe ces dernières années (pandémie, guerre en Ukraine, tensions commerciales), dont l’une des conséquences directes a été la flambée des prix de l’énergie.
L’énergie, pilier de l’autonomie
Historiquement, la politique énergétique française s’est construite autour de la recherche d’indépendance nationale, en particulier grâce au nucléaire civil. Aujourd’hui, elle repose la neutralité carbone d’ici à 2050, la souveraineté énergétique et la compétitivité économique. Le défi reste immense, la France devant réduire sa dépendance aux énergies fossiles importées tout en garantissant des prix compétitifs pour ses entreprises.
Emmanuelle Auriol, économiste spécialisée dans les infrastructures et professeure à la Toulouse School of Economics, rappelle que "l’énergie joue un rôle majeur dans la croissance : la corrélation est tellement importante qu’en l’absence de données économiques fiables, on utilise la consommation d’énergie électrique pour mesurer le PIB". À ses yeux, l’Europe souffre avant tout d’un déficit d’énergie bon marché, ce qui fragilise sa compétitivité.
Pour y remédier, outre la généralisation des énergies renouvelables – en dépit de la recrudescence d’attaques politiques –, la relance du nucléaire s’impose comme une évidence. Les innovations du secteur ne manquent pas, à l’image des mini-réacteurs, perçus comme des options alternatives de proximité pour fournir de l’électricité décarbonée aux industries encore très dépendantes des énergies fossiles (verre, chimie, acier…).
Encore faut-il les moyens de les développer. Un récent rapport de la Commission de régulation de l’énergie souligne que l’Europe accuse un retard sur la Chine et les États-Unis dans ce domaine, faute de financements publics suffisants.
L’industrie et les ressources critiques
La résilience suppose également de sécuriser les chaînes d’approvisionnement industrielles. Batteries, semi-conducteurs, métaux rares : autant d’éléments indispensables dont la France a besoin pour garantir la transition énergétique, même si le développement des véhicules électriques n’avance pas à la vitesse escomptée. Bruxelles a lancé une plateforme commune pour mutualiser les achats de matières premières stratégiques.
Mais la dynamique reste insuffisante, comme le soulignait Mario Draghi en septembre, un an après la remise de son fameux rapport sur la compétitivité européenne. L’ancien président du conseil italien déplorait "la lenteur" européenne face aux concurrents américain et chinois. Pour l’ex-président de la Banque centrale européenne, "l’inaction menace non seulement notre compétitivité, mais également notre souveraineté".
Le numérique, maillon fragile
C’est sans doute dans le numérique que la question de la souveraineté est la plus pressante. Cloud, intelligence artificielle (IA), cybersécurité : l’Europe reste largement dominée par les géants américains et chinois. Les data centers les plus massifs, dits hyperscalers, sont majoritairement contrôlés par Amazon, Microsoft et Google qui représentent près de 70 % du marché européen du cloud.
Dans une tribune publiée par la Fondation Jean-Jaurès, Sébastien Lescop, directeur général de Cloud Temple, estime que les infrastructures cloud, piliers des technologies IA, « articulent tous les secteurs, de l’industrie à la défense, de la recherche à la santé publique en passant par la culture ». Et d’ajouter : "Le cloud, c’est le nouveau réseau ferré de nos sociétés, l’ossature du numérique moderne." Cette dépendance n’est pas seulement économique, elle est aussi politique : le Cloud Act permet aux autorités américaines d’accéder à des données stockées en Europe par des acteurs soumis à leur juridiction. De quoi poser un problème de sécurité pour les administrations, les entreprises stratégiques et la recherche. D’autres modèles existent (open source, mutualisation des initiatives européennes, comme Gaia-X, etc.), mais la bataille reste inégale face aux milliards investis chaque année par les Big Tech.
Un paradoxe français
Certains exemples récents illustrent bien les dilemmes européens. Le groupe américain Mara envisage de prendre le contrôle d’Exaion, filiale d’EDF spécialisée dans le calcul haute performance, le cloud souverain et l’IA. Le cas est emblématique du paradoxe français, entre atouts ultra-attractifs et manque de financements. Selon Gérard Mestrallet, ancien patron de GDF Suez désormais conseiller chez Mara, le groupe basé en Floride a choisi de s’installer en France pour y lancer son développement international, notamment car "c’est un des pays où le système énergétique électrique est le plus sophistiqué, le plus efficace".
Alors que l’opération suscite l’inquiétude de voir brader une pépite tech souveraine, le Trésor français se prononcera prochainement au titre du contrôle des investissements étrangers. Le dossier met en lumière la difficulté à concilier ouverture aux capitaux et préservation des actifs stratégiques. "Le faible nombre de géants de la tech en Europe découle d’un manque de financements, beaucoup d’entreprises fondées en Europe n’ont pas pu s’y développer, faute de capitaux", estime ainsi Emmanuelle Auriol. Nul doute que cette nécessaire combinaison de financements publics, investissements privés et coordination européenne sera au cœur des échanges qui animeront la Paris Infraweek, du 3 au 7 novembre prochain.
Inscrivez-vous dès à présent sur le site de l'évènement. Ce grand rendez-vous européen du financement des infrastructures est organisé du 3 au 7 novembre 2025 par Paris Europlace et le Ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, en partenariat avec Décideurs.
Alexandre Hervaud