Souvent critiqués pour leurs pratiques, les forestiers alertent sur les conséquences de l’inaction face au changement climatique. Pour Stéphane Viéban (AFB) et Michel Bazin (FNEDT), seule une gestion active et assumée permettra d’éviter que les forêts françaises ne périssent.

Pourquoi les forestiers sont-ils de plus en plus critiqués ? 

Stéphane Viéban : Malgré notre contribution concrète à l’expansion de la forêt française et au maintien de la biodiversité — y compris dans un contexte climatique de plus en plus difficile — notre travail est de plus en plus remis en cause. On nous critique pour ce que nous faisons, parfois sans même comprendre ce que cela implique. Bien sûr, nous ne prétendons pas tout faire parfaitement. Mais dans bien des cas, nos détracteurs s’expriment sur des sujets qu’ils ne maîtrisent pas. Certaines polémiques sont volontairement amplifiées, non pas dans un souci d’amélioration du débat, mais pour susciter la peur et contraindre les pouvoirs publics à réagir sous pression. C’est une stratégie de communication bien rodée, mais profondément injuste vis-à-vis des professionnels de terrain. 

Michel Bazin : L’un des grands malentendus vient du temps long dans lequel s’inscrit notre métier. Beaucoup de critiques viennent de personnes qui ne connaissent pas le fonctionnement d’un écosystème forestier. Elles jugent une coupe à l’instant T, sans comprendre ce qu’elle prépare : une régénération, une nouvelle forêt, une plantation pensée pour durer. 

Ce qui perturbe également aujourd’hui, c’est la rapidité visible de nos interventions. Les machines sont plus puissantes, plus efficaces qu’autrefois. Cela nous permet de faire le même travail (parfois même mieux) mais beaucoup plus vite. Résultat : une forêt qui semble intacte le lundi peut avoir radicalement changé le vendredi. Cette brutalité apparente du changement, ce « choc visuel », on l’a sans doute sous-estimé. C’est ce qui explique certaines réactions de rejet. 

 Pourquoi les coupes de régénération provoquent-elles autant de réactions négatives ? 

Stéphane Viéban : On comprend très bien qu’un riverain qui habite près d’un petit bois (qui ne lui appartient pas, mais qu’il observe depuis des années, où il promène son chien, cueille quelques champignons) ressente un choc lorsque ce paysage change brutalement en quelques jours. Ce qui, pour nous, relève d’une gestion forestière planifiée, peut être vécu par lui comme une agression visuelle ou affective. Et c’est précisément ce qu’exploitent certains militants dans leurs campagnes de communication. 

Il y a cette anecdote, révélatrice : un internaute écrit sur les réseaux sociaux à la suite d’une vidéo militante : « Regardez à quelle vitesse ils coupent les arbres, c’est criminel ». Ce n’est pas la coupe en soi qui est condamnée, c’est sa vitesse. S’il voyait le même geste effectué lentement à la scie passe-partout, peut-être le percevrait-il différemment. Ce qui trouble, c’est cette rapidité, cette efficacité technique qui donne une fausse impression de brutalité. Pourtant, ces machines sont le gage d’un travail plus sûr pour les professionnels de terrain. 

Michel Bazin : Ce qu’on appelle « coupe rase » est en réalité, pour nous forestiers, une coupe de régénération, une étape essentielle dans le cycle de vie de la forêt. Mais ce que voit un promeneur ou un habitant, c’est une rupture de son cadre de vie. Si cela n’est pas anticipé ou expliqué, c’est forcément mal perçu. On parle ici de paysages familiers, ancrés depuis 50, 100, parfois 300 ans dans les yeux de ceux qui vivent à proximité. Et tout à coup, tout disparaît. C’est ce que j’appelle le « syndrome de la fenêtre de cuisine » : ce que l’on voit chaque jour devient un peu notre propriété, même si ce n’est pas le cas juridiquement. 

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la mécanisation, qui choque parfois par sa vitesse, est aussi un progrès social et humain. Le métier de bûcheron est l’un des plus dangereux : un sur trois n’atteint pas l’âge de la retraite. Grâce aux machines, nous réduisons ces risques. Enfin, face à une population qui a presque doublé depuis les années 1950, et à une demande croissante de bois pour la construction et l’énergie, notre mission est aussi de produire durablement. Et la forêt française le permet : nous ne récoltons qu’environ 60 % de son accroissement naturel chaque année. 

Laisser faire la nature est-il une option viable pour faire face au changement climatique ? 

Stéphane Viéban : Pour certains, la meilleure stratégie face au changement climatique serait de « laisser faire la nature », en pariant uniquement sur la régénération naturelle, avec les mêmes essences qu’aujourd’hui. Mais sur le terrain, la réalité est tout autre. Le changement climatique avance beaucoup plus vite que prévu. Certaines essences déclinent déjà. Fermer les yeux sur ces signaux, c’est condamner une partie de nos forêts à terme. 

Derrière ces attaques idéologiques, on oublie l’essentiel. Si on ne fait rien, dans 50 ans, avec +4 degrés dans certaines régions, vous vous promènerez dans une steppe, pas dans une forêt. La réponse n’est pas dans l’inaction, mais dans une gestion dynamique, active et responsable. Laisser faire reviendrait, dans bien des cas, à laisser mourir. 

Michel Bazin : Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’inaction est la pire des options. Ne rien faire, c’est laisser nos forêts dépérir face aux sécheresses, aux maladies et aux attaques d’insectes. Et pourtant, aujourd’hui, on nous reproche même de planter ! Certains nous accusent : « Si vous plantez, c’est que vous êtes un mauvais forestier. » Ce discours est dangereux. Prenons un exemple concret : replanter du chêne pédonculé sur une parcelle où cette essence dépérit depuis des années, ce n’est pas de la gestion raisonnée, c’est de l’aveuglement. Il faut adapter nos forêts. Cela passe parfois par le changement d’essences, par des plantations, par de nouveaux choix sylvicoles. C’est le seul moyen d’assurer leur résilience à long terme. 

Ce travail, nous le faisons en conscience, avec humilité. Mais affirmer que toute intervention humaine est néfaste, c’est faire abstraction des défis écologiques que nous avons devant nous. C’est aussi oublier que sans gestion, le renouvellement, et l’avenir de nos forêts est en grave danger. 

Quelles sont aujourd’hui vos attentes et votre message face à ces débats ? 

Stéphane Viéban : Cette année, la première zone interdite aux forestiers pour le risque incendie n’était même pas dans le sud, traditionnellement plus à risque, mais au centre de la France.  

Et pendant ce temps, certains continuent à ne pas respecter les obligations légales de débroussaillement (OLD), qui sont pourtant essentielles pour limiter les incendies. À Marseille, un feu est parti d’une autoroute. On sait pourtant ce qu’il faudrait faire : créer des zones coupe-feu le long des routes, dégager quatre mètres de part et d’autre, sécuriser. Ce n’est pas fait. Et moi, j’en suis scandalisé. Parce qu’en empêchant certains travaux sous prétexte de « protéger la biodiversité », on finit par empêcher les mesures qui garantiraient sa protection réelle. 

Nous avons besoin d’un cadre clair, cohérent, et surtout piloté. Nous, on est sur le terrain, on agit tous les jours. Mais à certains moments, on se demande vraiment si ceux qui prennent les décisions mesurent les conséquences de leur inaction ou de leurs interdictions. 

Michel Bazin : Ce qu’il faut rappeler, c’est que la forêt, par essence, est multiple et complexe. Il n’y a pas une seule bonne manière de la gérer, il y a une pluralité d’approches – en fonction des territoires, des climats, des sols, des enjeux locaux. Et c’est une richesse. 

Mais pour que cette diversité de pratiques soit reconnue, acceptée, comprise, il faut renouer le dialogue avec la société. Il faut que les citoyens viennent voir ce que l’on fait, qu’ils posent des questions, qu’on échange. Et surtout, il faut passer un contrat entre les forestiers et la société. Un contrat de confiance, de transparence. Car ce que nous faisons, nous le faisons dans l’intérêt général.