Longtemps montrés du doigt par les ONG, l'Arabie saoudite, le Qatar ou les Émirats adoptent et diffusent progressivement les principes de responsabilité sociétale des entreprises. Un impératif commandé tant par leurs propres besoins que par la présence, sur leur sol, de sociétés étrangères, et parmi elles françaises, qui contrôlent sur leurs chantiers le plein respect, par leurs sous-traitants, des droits humains.

Pluie de pétrodollars, droits humains bafoués, surexploitation des ressources naturelles comme des travailleurs immigrés, accidents du travail à foison, régimes semi-autoritaires, écologie passée par pertes et profits... Les pays du Golfe n'ont, pour ce qui a trait aux questions sociales et environnementales, pas bonne presse. Et si faire des affaires au Qatar ou aux Émirats arabes unis (EAU) est porteur d'opportunités économiques, ce choix charrie également son lot de polémiques et de risques en termes d'image.

Les "laboratoires de demain"

Les entreprises françaises opérant dans la région du Golfe en ont bien conscience. Alors que le stock d'investissements directs étrangers de la France dans les pays du Conseil de coopération des États arabes du Golfe (CCG) s'élevait, en 2023, à près de 9 milliards d'euros, de nombreux groupes – mais aussi des PME et ETI – misent sur Dubaï, Doha ou Riyad pour se développer. "Dans un monde en proie aux crises de toutes natures, ces pays offrent un réservoir considérable d’opportunités pour nos entreprises à l’export", estimait en 2022 Laurent Saint-Martin, alors directeur général de Business France.

Avec une croissance plus de deux fois supérieure à la moyenne mondiale (et une inflation deux fois moindre), les pays membres du CCG "portent une promesse d’optimisme", poursuit celui qui est aujourd'hui ministre du Commerce extérieur. Selon lui, les riches nations du Golfe sont les "véritables laboratoires de demain" en ce qu'elles n'ont d'autre choix que de diversifier, à marche forcée, leur modèle économique pour mieux anticiper l'ère de "l'après-pétrole". Intelligence artificielle, ville durable, défense, tourisme, transition énergétique, mobilité... : les secteurs porteurs sont, dans le Golfe, nombreux pour les entreprises françaises.

La RSE progresse dans les pays du Golfe

Mais encore faut-il pouvoir s'y implanter sans renier ses valeurs ni son ADN. Bonne nouvelle, les progrès en matière de RSE (responsabilité sociétale des entreprises) sont, à mesure que les pays concernés se modernisent, notables dans la région. Ainsi aux Émirats arabes unis, où une loi votée en 2018 oblige les entreprises à déclarer leurs efforts sociaux et environnementaux. Des incitations, privilèges et exemptions financières sont même accordés par les autorités aux sociétés qui se distinguent en termes de RSE, rendant la prise en compte de ces sujets quasi-incontournable pour les entreprises opérant aux EAU.

En Arabie saoudite aussi, la RSE progresse. Pleinement intégrée au programme Vision 2030, qui ambitionne de transformer et diversifier le modèle économique saoudien, la conduite de la politique RSE du pays est depuis 2020 confiée à la princesse Hussa Bint Salmane. Dépassant le cadre strictement philanthropique auquel elle fut confinée à ses débuts, la RSE "made in Riyad" est désormais appréhendée comme un moteur à part entière du développement durable de l'Arabie. Elle se déploie aussi bien sur les chantiers de construction d'infrastructures que dans les programmes d'énergies renouvelables.

Au Qatar, Vinci contrôle strictement ses sous-traitants

 Depuis quelques années donc, le terrain semble plus propice à la mise en œuvre de politiques RSE par les entreprises opérant dans le Golfe. Les sociétés françaises ne font pas exception. Le groupe Vinci, qui opère au Qatar via sa filiale QDVC, s'engage ainsi de manière résolue pour améliorer les conditions de travail et d'hébergement des ouvriers présents sur ses chantiers – y compris chez ses sous-traitants. QDVC se réserve en effet le droit, contractuel, de mener des audits et évaluations inopinés pour s'assurer que ses prestataires respectent le droit du travail et s'assurent du bien-être de leurs salariés.

Entre 2017 et 2018 par exemple, la filiale qatarie de Vinci a conduit pas moins de 400 audits RSE, dont 35 sur les droits des travailleurs et 365 sur leurs conditions d'hébergement. Plus d'une centaine d'audits supplémentaires ont été conduits entre 2018 et 2021, 100% des sous-traitants du groupe devant répondre de la manière dont ils garantissaient le respect des droits humains. Des engagements que Vinci prend très au sérieux, le non-respect des critères RSE pouvant mener à la résiliation pure et simple des contrats de sous-traitance.

En Arabie saoudite, SAUR forme ses collaborateurs aux métiers de l'eau

Autre fleuron tricolore, le groupe SAUR, spécialisé dans la distribution d'eau, agit lui aussi pour la diffusion des préceptes RSE dans le Golfe. L'entreprise française, qui assure notamment la distribution d'eau et l'assainissement lors du pèlerinage de la Mecque (le Hajj), a ainsi lancé en 2017 la version saoudienne de sa Water Academy : une initiative dédiée aux métiers de l'eau, qui propose à ses collaborateurs locaux des formations spécifiques, adaptées à leurs besoins.

TotalEnergies, acteur majeur de la décarbonation et de l'inclusion aux Émirats

Le géant français s’impose également comme un acteur clé de la transition énergétique et de la responsabilité sociétale dans la région du Golfe. Présente depuis des décennies aux Émirats arabes unis, la major tricolore multiplie les initiatives en faveur de l’environnement et de l’inclusion locale. En 2024, TotalEnergies a renforcé sa stratégie multi-énergies, investissant près de 5 milliards de dollars dans les énergies bas carbone, principalement l’électricité et les renouvelables, tout en poursuivant une croissance rentable dans le secteur pétrolier et gazier à faibles émissions.

L’entreprise s’est notamment distinguée par son partenariat avec l’Environment Agency – Abu Dhabi pour la restauration des écosystèmes côtiers, un projet phare aligné sur la stratégie climatique de l’émirat. Ce programme vise à préserver les mangroves et à développer des solutions innovantes pour la séquestration du carbone, tout en sensibilisant les communautés locales à l’importance de ces écosystèmes. Parallèlement, TotalEnergies s’engage à former les jeunes talents locaux et à favoriser leur insertion dans les métiers de l’énergie, contribuant ainsi à la diversification économique de la région. Longtemps montrés du doigt, les pays du Golfe seraient-ils en passe de s'imposer comme les champions de la RSE de demain ?