Erwan Le Méné (EcoTree): "longue vie, enracinement : la symbolique de l'arbre est très forte"
Active sur le marché du carbone, EcoTree gère 1 500 hectares de forêts et collabore avec plus de 2 000 entreprises partenaires. En 150 ans, la surface des forêts de France métropolitaine a doublé, représentant désormais 17,5 millions d’hectares, soit 32 % du territoire. Mais "quantité ne rime pas avec qualité", a rappelé récemment le WWF dans un rapport pointant l’appauvrissement de la biodiversité et la chute de la capacité à absorber du CO2. À l’occasion de la Journée internationale des forêts organisée le 21 mars, rencontre avec Erwan Le Mené, cofondateur d’EcoTree.
Décideurs Magazine. Pouvez-vous revenir sur la genèse d’EcoTree et rappeler son concept ?
Erwan Le Méné. EcoTree a été créé il y a dix ans, par des cofondateurs aux parcours différents mais complémentaires – financier, juriste, commercial, valorisation des actifs naturels… – et passionnés par les problématiques de biodiversité. Depuis le début, notre conviction est que les entreprises soucieuses de leur bilan carbone doivent mener des projets locaux, cohérents et incarnés. Dans l’esprit de nombreux chefs d’entreprises, tout ce qui touche aux sujets environnementaux et aux compensations relève de la contrainte, voire de l’impôt supplémentaire. En réalité, être vigilant sur son impact environnemental est un facteur de croissance. Mettre le sujet sous le tapis est un mauvais choix stratégique à long terme, tant pour les clients que pour les collaborateurs.
Quel type d’entreprises fait appel à EcoTree ?
Nos clients comptent aussi bien de grands groupes – Société Générale, BPCE, H&M – que des entreprises familiales indépendantes comme Linevia, société de transports localisée en Bretagne. Par conviction et pour compenser les kilomètres quotidiens de sa flotte d’autocars, cette dernière a souhaité faire une contribution environnementale en restaurant des actifs forestiers dans sa région : une entreprise qui transporte chaque jour des enfants et qui investit pour les générations futures, cela envoie un beau message.
Une fois l’acquisition d’une forêt réalisée, quelle stratégie adoptez-vous pour assurer sa gestion ?
Nous ne sommes pas dans l’optique d’une sylviculture en monoculture et ultraproductive, qui pourrait certes générer beaucoup de labels à bas carbone, mais le ferait au détriment de l’environnement. Nous misons sur la résilience des écosystèmes et avons opté pour la sylviculture mélangée à couvert continu (SMCC) : systématiquement, plusieurs espèces d’arbres sont plantées. De même, nous visons à préserver les zones humides et à créer des îlots de sénescence au milieu des forêts. Ils n’ont pas de vocation productive, mais sont destinés à être des réserves de biodiversité, au même titre que les haies autour des forêts que nous entretenons. Des partenariats avec des apiculteurs permettent également d’installer des ruches.
Quelles sont les principales menaces pour les forêts françaises ?
La performance est l’ennemi de la robustesse, dans l’économie comme dans la nature. Aujourd’hui, la pire sinistralité dans les forêts européennes, du fait de la monoculture, c’est le scolyte, un insecte qui perce l’écorce du résineux et empêche la sève de circuler. L’est de la France est ravagé par ce fléau. La population de scolyte devrait pourtant être régulée par les prédateurs naturels de cet insecte, les oiseaux. Or, ils ne nichent pas dans les résineux. Donc, si vous choisissez une forêt en monoculture avec le même type d’Épicéa sur des milliers d’hectares afin de massifier et d’augmenter le rendement et la valeur du bois d’œuvre, vous modifiez l’écosystème et permettez à des parasites de proliférer.
Le réchauffement climatique est bien sûr aussi un problème, avec des alternances de périodes de stress hydrique lors des fortes chaleurs d’été, puis des épisodes de pluviométrie exceptionnelle, entraînant un excès d’eau dommageable pour la nature. Nous oscillons entre ces extrêmes, car la conséquence du réchauffement climatique, ce n’est pas une montée lente et constante des températures, mais au contraire des successions de cycles diamétralement opposés. Mais la nature est bien faite, et, selon les conditions climatiques, des échanges ont lieu entre les espèces qui composent le sol, par exemple des transferts de minéraux. Autrement dit, plus la biodiversité est développée, plus l’écosystème peut se régénérer.
Que propose EcoTree aux particuliers ?
Nous leur offrons la possibilité d’être réellement propriétaires d’un arbre moyennant 18 euros, selon les modalités suivantes : le terrain appartient à EcoTree, qui assume les obligations légales, comme la taxe foncière, mais l’arbre appartient au particulier. Et lorsqu’il sera exploité, à long terme, le client recevra l’intégralité du produit de la vente de la matière bois. Désormais, EcoTree compte 90 000 clients particuliers, motivés par des achats d’arbre à certains moments de vie, notamment les naissances. Offrir un arbre à un nouveau-né, ça a tout de même plus de sens qu’acheter un doudou made in China ! L’idée a même séduit des entreprises, à l’image du Crédit Mutuel Arkéa, qui offre un arbre avec EcoTree pour chaque ouverture de livret nouveau-né. Longue vie, enracinement : la symbolique est très forte.
Compte tenu de la durée nécessaire pour exploiter un arbre, est-ce qu’EcoTree a déjà reversé à des particuliers des montants issus de ventes de bois ?
Oui, même si c’est très minoritaire. Le moteur de nos projets, c’est la restauration des écosystèmes, donc chaque acquisition implique des travaux de reboisement. Mais il est rare qu’un terrain soit totalement dégradé : il y aura forcément 20 à 30 % d’arbres qui seront bien sûr conservés, et cette partie en bon état peut donc être exploitée plus rapidement que ne le seront que les jeunes pousses. Mais nous sommes très à l’aise avec la notion de temps long, et répétons régulièrement à nos clients que leurs investissements pourront leur survivre. Si vous plantez un arbre à 40 ans, vous avez peu de chances de le récolter vous-mêmes. L’intérêt de nos clients particuliers réside surtout dans la transmission et la symbolique de ce petit capital qui se matérialisera dans longtemps. Ce n’est pas un produit financier : EcoTree ne propose pas de liquidités intermédiaires, car nous ne sommes pas des traders d’arbres !
Quels leviers faudrait-il enclencher pour accélérer la sauvegarde des forêts françaises ?
Notre action est saine, mais c’est une goutte d’eau. Depuis fin 2024, nous proposons une nouvelle offre, née d’un constat simple : si les forêts françaises sont en mauvais état, c’est parce qu’elles sont détenues à 75 % par des particuliers. Ces personnes transmettent leurs actifs à leur descendance, parfois nombreuse – certains groupements forestiers de particuliers regroupent parfois des dizaines de cousins pas du tout intéressés par ce bien, ce qui est un gâchis phénoménal. Ma conviction, c’est que financiariser la nature n’est pas forcément un gros mot. Si des fonds d’investissement rachetaient ces actifs pour les gérer durablement, ils bénéficieraient de la même dynamique que les foncières dans l’immobilier parisien. Paris reste une ville magnifique d’un point de vue immobilier parce que son parc est détenu en grande partie par des SCPI et des foncières qui ont intérêt à entretenir les bâtiments pour préserver leur valeur locative. Il faut faire la même chose avec la forêt !
Si demain, au lieu d’appartenir à un obscur groupement forestier qui s’en désintéresse depuis quatre générations, une forêt est acquise par un fonds nature-based solutions et gérée de manière durable par une société, vous allez constater une nette amélioration des choses. Il faut que ces actifs quittent le patrimoine particulier pour rejoindre des foncières forestières. Aujourd’hui, nous travaillons beaucoup avec des sociétés de gestion pour monter ces groupements fonciers d’investissements et cibler les acquisitions dont nous assurons la restauration. À terme, le mécanisme de crédit carbone sera l’un des apports de rendements au fonds. Pour restaurer une filière bois, il faut des acteurs ayant atteint une taille critique. Mieux vaut une forêt gérée par des acteurs financiers qui ont les moyens plutôt que par des particuliers sans possibilité d’investissement. C’est une offre que nous déployons depuis peu et que nous voyons comme un nouveau moteur de croissance pour EcoTree. Nous souhaitons également la développer à l’international, puisque nous sommes présents au Danemark, en Allemagne, en Belgique, dans les Pays-Bas et au Royaume-Uni.
Propos recueillis par Alexandre Hervaud