Si la RSE est pleine de bonnes intentions, elle peut accentuer la désindustrialisation de pans entiers du territoire. Un groupe industriel qui délocalise son outil de production en Asie, mais s’engage en faveur de la reforestation de l’Amazonie et des droits des femmes en Afrique, est-elle vraiment plus vertueuse qu’une PME qui s’acharne à maintenir ses emplois et ses machines dans la campagne française, sans poursuivre d’autre but que sa propre survie ? Et si l’on changeait de paradigme en prenant davantage en compte la responsabilité territoriales des entreprises ?

En avril 2024, Michelin dévoilait son vaste projet de réhabilitation du Parc Cataroux à Clermont-Ferrand, le berceau de son implantation industrielle. Au total, 130 millions d’euros seront investis par l’entreprise, les collectivités locales et d’autres partenaires privés, pour transformer cette friche de dix hectares, en y faisant notamment émerger une salle de spectacle, des espaces de bureaux et des logements. Ce projet concrétise la vision optimiste portée par le groupe en matière d’ancrage local. Pour reprendre les mots de son Président, Florent Menegaux, il s’agit de prouver que "l’humanité peut résoudre les problèmes qu’elle a elle-même créés".

Lors d’une audition devant la commission des Affaires économiques du Sénat, le 22 janvier 2025, le même Florent Menegaux démontrait par A + B comment le cadre réglementaire français et européen organise le décrochage de Michelin face à la concurrence internationale : par l’accumulation de normes, de taxes et de contraintes, il devient structurellement impossible pour un groupe industriel français de rester compétitif face aux acteurs étrangers. C’est le comble pour cette entreprise qui, non contente d’être restée fidèle à son bassin de vie, continue à investir pour le dynamiser.

Comment en est-on arrivé là ? Par quel sinistre processus en est-on venu à empêcher un acteur industriel, si engagé pour son territoire, de produire là où il a toujours produit ?

Au cours des dernières années, la montée en puissance de la RSE a conduit les entreprises à intégrer les externalités négatives dans leurs modèles économiques, en se focalisant sur les enjeux climatiques et la gouvernance. Ce qui était originellement une démarche volontaire de certains dirigeants engagés a progressivement alimenté la machine à créer des normes : on a obligé les acteurs économiques à prouver qu’ils cherchent à devenir plus vertueux, prioritairement en matière de dérèglement climatique. L’exemple le plus abouti de cette tendance lourde est le Pacte vert porté par la Commission européenne.

Mais en exigeant ainsi que les entreprises contribuent à la résolution des grands défis auxquels l’humanité fait face, on a fini par négliger complètement les externalités positives que toute activité économique génère pour son propre territoire. Un groupe industriel qui a délocalisé son outil de production en Asie, mais s’engage en faveur de la reforestation de l’Amazonie et des droits des femmes en Afrique, est-elle vraiment plus vertueuse qu’une PME qui s’acharne à maintenir ses emplois et ses machines dans lefin fond d’une campagne française, sans poursuivre d’autre but que sa propre survie ?

L’émergence de la responsabilité territoriale des entreprises (RTE) peut contribuer à remettre l’usine au milieu du village. Il ne s’agit certainement pas de trouver un nouveau prétexte pour créer de nouvelles normes, ni même de faire table rase du passé en remplaçant purement et simplement la RSE, mais simplement de changer de paradigme : les entreprises n’ont pas à prouver qu’elles rendent le monde meilleur, mais qu’elles ont un impact local positif.

Dans notre étude publiée par l’Institut Terram, nous proposons des solutions concrètes pour que les territoires soient mieux pris en compte dans nos stratégies économiques, et ce à toutes les échelles. Nous sommes convaincus qu’une entreprise avec un fort ancrage locale s’avère plus résiliente face aux crises, gagne en attractivité, consolide ses réseaux et s’inscrit vertueusement dans un écosystème. En misant sur l’ancrage durable des entreprises et l’imbrication de toutes les parties prenantes dans la mise en œuvre des projets locaux, nous pouvons faire des territoires des levier d’innovation et de compétitivité.

Partout nous voyons des initiatives qui vont dans ce sens. À Pîtres, dans l’Eure, Hermès va créer une nouvelle unité de production de parfums au sein d’une ancienne friche industrielle désaffectée de 15 hectares. En région Sud, la démarche "Provence, Fabrique des possibles", portée par une centaine d’entrepreneurs et d’organisations professionnelles, doit générer 20 milliards d’euros d’investissements pour des projets d’implantation et de réhabilitation de friches industrielles, avec 10 000 emplois à la clé. En décembre dernier, le Gouvernement signait une convention pour développer le tourisme d’entreprise pour faire connaître nos métiers d’art et les intégrer au patrimoine local.

Mille autres exemples illustrent cette dynamique qui vise à mettre les territoires à l’honneur, en dynamisant les écosystèmes locaux et créant des synergies plus résilientes. Tel est le sens de cette RTE que nous appelons de nos vœux. Ces trois lettres pourraient tout aussi bien signifier « rayonnement territorial des entreprises », l’essentiel étant d’y voir tout ce que l’activité économique produit de positif au plus près de chez nous.

Marc-Antoine Authier : Collaborateur parlementaire et entrepreneur, Marc-Antoine Authier a été conseiller technique, chargé de la commission des Finances au Sénat au sein d’un groupe politique.
 
Loïse Lyonnet : Autrice pour plusieurs think tanks après avoir travaillé en cabinet ministériel et au Sénat, chargée d’études à l’Institut Enterritoires. Diplômée en management d’entreprises, fondatrice du média culturel Culture Au Cœur