Les fonds d’investissement aiguisent leurs couteaux pour conquérir le marché de la défense, mais les opérations tardent à se concrétiser et les cibles de taille suffisante se raréfient. Dans ce contexte, la consolidation du marché «par le haut» apparaît comme une solution efficace pour atteindre les objectifs fixés par les politiques françaises et européenne.

Fonds grand public lancé par Bpifrance, véhicules spécialisés de Weinberg Capital ou de Tikehau, plan de financement européen de 150 milliards d’euros… Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie et surtout le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, les initiatives pour financer le secteur de la défense sont légion. Malgré cet enthousiasme, les opérations majeures ne semblent pas poindre à l’horizon, au point de relancer le débat sur les leviers pertinents pour répondre à un besoin de financement pourtant bien identifié.

Un marché sclérosé

À l’instar de nombreux secteurs industriels, la défense est dominée par des mastodontes comme Airbus, Thalès ou Safran. Selon l’Institut national des affaires stratégiques (INAS), huit entreprises représentent presque 70 % du marché français, tandis que 4000 autres sociétés se partagent le reste du gâteau. Un marché fragmenté qui peine à offrir des perspectives de rentabilité suffisante, faute de structures de tailles adéquates capables de générer les rendements escomptés. L’INAS prend l’exemple du sous-secteur des drones, un acteur clé dans le conflit ukrainien, qui compte environ 60 entreprises en France, mais dont aucune ne dépasse les 100 millions d’euros de chiffre d’affaires alors que les leaders mondiaux atteignent jusqu’à 2 milliards d’euros de revenus. Les fonds peuvent mener des stratégies de buy & build pour regrouper différents sous-secteurs de production et ainsi atteindre une taille critique suffisante pour concurrencer leurs rivaux.

Cependant, ils peuvent se heurter à un manque de connaissances techniques ou opérationnelles pour bâtir la plateforme idoine ainsi qu’à des capacités de financement insuffisantes pour créer un groupe de toutes pièces. La défense est aussi un secteur industriel, comme l’aéronautique, avec des cycles de production longs, qui peuvent s’étendre sur des décennies. Aujourd’hui, les carnets de commandes des entreprises productrices de matériels militaires sont pleins sur plusieurs années. Les multiples de rentabilité des véhicules d’investissement dans ces secteurs se jouent donc sur le long terme, à l’image des placements dans les infrastructures et ne peuvent pas être considérés comme des poches d’investissement classiques.

La France compte 60 entreprises de drones, mais aucune ne dépasse les 100 millions d’euros de chiffre d’affaires alors que ceux des leaders mondiaux atteignent jusqu’à 2 milliards d’euros

Les véhicules "Evergreen", comme celui lancé par Bpifrance pour les particuliers, permettent de contourner ces contraintes. Afin de pallier ces déficits de maturité, de tickets d’investissement ou de rentabilité, les rachats entre acteurs du secteur pour bénéficier d’économies d’échelle et intégrer la production peuvent être une des clés pour atteindre les objectifs européens.

Plutôt une consolidation par le M&A ?

La consolidation n’est pas une nouveauté pour le secteur de la défense. Des géants, comme Airbus, ont été créés grâce à des consortiums européens qui lui ont permis d’atteindre une taille critique. Les entreprises plus matures sont conscientes de leurs potentiels manques dans certains sous-secteurs. Si elles disposent des connaissances techniques pour intégrer de nouvelles structures au sein de leur groupe, elles n’ont pas forcément besoin de revendre leurs participations pour espérer générer une plus-value.

Leur objectif est plutôt de monter en compétences sur certains produits ou technologies pour accélérer leurs délais de production. L’année 2025 ne déroge pas à cette tendance et confirme l’intérêt de la concentration pour répondre aux enjeux modernes. Citons, le rachat de Collins Aerospace, développeur de systèmes pour les aéronefs militaires par Safran, qui devient ainsi l’un des leaders mondiaux en la matière. L’entreprise avait déjà racheté la pépite de l’IA Preligens fin 2024, désormais intégrée à l’entité Safran Electronics & Defense.

MBDA, de son côté, a aussi fait l’acquisition du groupe franco-britannique Roxel, spécialisé dans les moteurs de missiles. Des acteurs de tailles plus réduites se consolident aussi comme BRC, spécialisée dans les valises de protection haute performance pour les applications acquise par Fleuret. Enfin, Airbus, Thales et l’italien Leonardo ont choisi de créer une joint-venture pour fusionner leurs activités spatiales en une seule entité afin de concurrencer SpaceX.

Sur le plan politique, le projet européen "ReArm Europe" appelle aussi les États à réaliser des acquisitions conjointes afin de faciliter l’émergence de nouveaux champions européens. Si les besoins de financement de la défense européenne sont réels, la consolidation du secteur par le biais du M&A apparaît comme l’un des moyens les plus rapides d’atteindre les objectifs de développement nécessaires à la protection du Vieux Continent.

Tom Laufenburger