Bpifrance lançait en juillet un cadre pour faciliter les émissions d’obligations destinées au financement des entreprises de la défense européenne. BPCE a signé la première opération d’envergure. D’autres outils vont bientôt être présentés, comme des produits réservés aux particuliers. De quoi couvrir les besoins français pour participer à l’effort de guerre de 800 milliards prévu par la Commission européenne ?

En mars, Bruxelles présentait un livre blanc pour une défense européenne. Celui-ci était assorti d’un chiffre : 800 milliards d’euros. Ce montant correspond à l’enveloppe qu’entendent mobiliser les États membres dans le cadre du plan ReArm Europe/Préparation à l’horizon 2030 afin de financer l’augmentation massive des dépenses de défense. Le parlement français a alloué 413 milliards d’euros pour la période 2024-2030, soit une hausse de 40 % par rapport à la précédente loi de programmation militaire, et une augmentation progressive des dépenses annuelles jusqu’à 67 milliards en 2030, contre 50 milliards en 2025. Pour se réarmer, le gouvernement va donc mobiliser des capitaux publics mais également faire appel aux investissements privés. Objectif ? Réagir face à la menace aux frontières côté est, mais aussi gagner en autonomie vis-à-vis des Américains qui se montrent plus réticents à soutenir l’Alliance atlantique.

Boîte à outils

Bras financier de l’Hexagone, Bpifrance est à pied d’œuvre. En juillet, la banque publique dévoilait un cadre destiné aux émissions d’obligations fléchées vers la défense européenne. "Nous utilisons les outils inventés pour la finance durable afin de permettre à des investisseurs institutionnels de donner du sens à leur épargne en refinançant l’industrie de la défense européenne, explique Jean-Yves Caminade, directeur financier de Bpifrance. Ces outils permettent de flécher les financements vers des entreprises qui répondent à des critères stricts d’éligibilité et de tracer l’utilisation des fonds. Nous avons un enjeu de clarté, de traçabilité et de transparence."

Les obligations pourront financer ou refinancer des prêts destinés aux PME du secteur de la défense, ainsi que des prêts pour qu’elles puissent exporter vers des pays européens. Cet outil pourra également soutenir les dispositifs visant à aider les PME et ETI à identifier les risques numériques liés à leur activité. L’organisme vise une levée de 500 millions d’euros d’ici à la fin de l’année.

BPCE pionnière

La première banque européenne à avoir lancé une émission de ce type est BPCE. En septembre, l’établissement mutualiste annonçait avoir placé 750 millions d’euros. L’opération est un succès, puisqu’elle a dépassé les 500 millions prévus initialement, rassemblé 140 investisseurs et reçu un niveau d’intérêt élevé de la part du marché qui y a sursouscrit à hauteur de 2,8 milliards. En tout, plus de 4 000 PME, qui n’ont souvent pas les moyens d’accéder au marché de la dette par elles-mêmes, sont éligibles aux financements ainsi que huit grands groupes.

"Nous avons un enjeu de clarté, de traçabilité et de transparence"

"Quand on voit que l’opération a été sursouscrite à hauteur de 2,8 milliards, on peut imaginer que les banques européennes peuvent émettre entre 15 et 20 milliards d’euros sans que cela pose de problème", estime Philippe Jeanne, directeur de la gestion financière du Groupe BPCE. Les émissions à thèmes sont-elles plus attractives que les émissions non fléchées ? "Comme sur l’ESG, il y a plus d’investisseurs que d’actifs, cela peut jouer. Toutefois, au niveau des taux d’intérêt - et donc de la rentabilité -, il n’y a pas de grandes différences avec les autres émissions." Parmi les investisseurs se trouvent naturellement des Européens, mais aussi de nombreux Américains et Japonais. "Pour l’instant, personne ne nous dit 'je n’y vais pas pour des raisons géopolitiques'", précise Philippe Jeanne.

BPCE s’est appuyée sur la technologie développée dans le cadre d’opérations ESG mais pas uniquement. "Depuis une dizaine d’années, les grands investisseurs veulent donner du sens à leur investissement, constate Philippe Jeanne. On l’a vu avec le développement de la finance islamique. L’argent finance certaines choses et pas d’autres." BPCE a travaillé avec Euronext pour définir un cadre extrêmement clair des activités de défense financées, ce qui a conduit à la création d’un label par la plateforme boursière. "Nous nous engageons vis-à-vis des investisseurs. Le processus est extrêmement transparent. Nous avons par exemple exclu certaines catégories d’armement en plus de ce que prévoient les conventions d’Ottawa et d’Oslo", insiste Philippe Jeanne.

4 500 PME

Les PME françaises de la défense affichent-elles des spécificités par rapport à d’autres secteurs ? Sur les 4 500 recensées par Bpifrance, "beaucoup ont des activités duales, analyse Jean-Yves Caminade. Une partie de leur chiffre d’affaires provient d’activités civiles et une autre de la défense." En moyenne, elles font entre 6 et 10 millions d’euros de CA, dont 20 % dans la défense. "Ce sont des petits fournisseurs, mais si on les agrège avec les grands donneurs d’ordre, cela correspond à 30 milliards d’euros de CA." À noter que 40 % de leur chiffre d’affaires provient de l’export, ce qui en fait un domaine stratégique pour la réindustrialisation du pays. Les European bonds sont fléchés uniquement vers des activités ou des projets d’exportations en Europe.

"Depuis une dizaine d’années, les grands investisseurs veulent donner du sens à leur investissement"

Ces investissements sont-ils compatibles avec la volonté des établissements financiers d’aller vers des opérations de plus en plus ESG ? "Sans sécurité et sans paix, pas de durabilité, justifie Jean-Yves Caminade. Toutefois, sur les marchés de capitaux, la défense ne répond pas à la réglementation des financements durables pour l’instant. Donc, ce framework ne se présente pas comme vert ou social." Ce qui n’empêchera pas Bpifrance d’essayer de convaincre des équipes RSE d’y investir.

Avis aux particuliers

Mi-octobre, Bpifrance va lancer le fonds "Bpifrance défense" destiné aux particuliers afin de flécher l’épargne des Français vers le financement des entreprises françaises et européennes de défense. Ce fonds sera accessible à partir de 500 euros. L’objectif d’encours global ? 450 millions d’euros qui iront dans des start-up, des PME et des ETI de la défense et dans des secteurs stratégiques souverains.

"Si on veut être prêts en 2030, il faut recueillir des financements dès maintenant avant l’arrivée des grandes commandes pour que les acteurs puissent y répondre et prendre des décisions d’investissement." Pour l’instant, "on a le sentiment que le squelette de la supply chain est un peu engourdi. Que l’argent ne ruisselle pas jusqu’aux commandes des PME." D’où le renforcement de dispositifs étatiques déjà existants souvent en partenariat avec la Direction générale de l’armement (DGA) et l’Agence de l’innovation de défense ainsi que le lancement de nouveaux produits. Fin octobre, Bpifrance organisera un grand raout avec les acteurs de la défense européenne.

Cet argent va-t-il manquer à d’autres acteurs de l’économie française ou les investisseurs disposent-ils de liquidités suffisantes pour financer toutes les grandes verticales ? "Le pays est confronté à des besoins de financement majeurs autour de la transition énergétique, de l’innovation, de la réindustrialisation et de la défense. L’enjeu c’est de bien financer ces différentes dimensions", insiste Jean-Yves Caminade. Outre les efforts français, les solutions d’autres pays seront également à scruter. Reste à savoir si les investisseurs continueront de répondre autant présents pour la suite.

Olivia Vignaud