Les banquiers d’investissement gagnent des bonus plus élevés que le reste du secteur, selon les chiffres de 2023 compilés par l’Autorité bancaire européenne. Les femmes perçoivent 24 % de moins que leurs homologues masculins.

Chaque année, l’Autorité bancaire européenne (EBA) recense les banquiers gagnant plus d’un million d’euros sur 12 mois. Fin 2024, le régulateur indiquait que la France comptait 521 banquiers dits millionnaires. Ces chiffres sont à comparer avec ceux d’autres pays, comme l’Allemagne (589), l’Italie (354), l’Espagne (253) pour les mieux lotis, à d’autres, moins bien situés dans le classement, comme la Roumanie (8), la Bulgarie (2) ou l’Estonie (1). Sans grande surprise, la banque d’investissement tient la dragée haute dans l’Hexagone avec 358 banquiers concernés, contre 55 dans la gestion d’actifs et 44 dans les fonctions managériales. À titre de comparaison, les banques de détail françaises affichent 18 "millionnaires".

Réglementations durcies

La crise financière de 2008 a conduit (qui ?) à donner un tour de vis réglementaire. Parmi les éléments auxquels s’étaient attaqués le régulateur européen : les rémunérations des banquiers, en réponse aux critiques selon lesquelles la manière dont elles sont structurées aurait poussé à des prises de risques excessives. Les banques ont alors été sommées de limiter les variables à une fois le salaire fixe (voire deux fois en cas d’approbation par les actionnaires). À l’époque, la nouvelle norme avait fait bondir La City. Rien d’étonnant à ce que, une fois le Brexit acté, les gendarmes financiers britanniques décident de faire sauter le verrou.

Réglementations assouplies

Du côté de l’Union européenne, les banques d’importance systémique – c’est-à-dire celles dont la faillite serait susceptible de provoquer par contagion un effondrement du système financier – sont toujours soumises au plafond. En revanche, un nouveau régime prudentiel, applicable à compter de 2021, a été conçu pour les entreprises d’investissement qui, jusque-ici, étaient soumises à des exigences calquées sur celles du secteur bancaire. Depuis, les institutions ne sont plus tenues de limiter la composante variable.

Argument des autorités ? "Limiter la composante variable de la rémunération à une partie de la composante fixe de la rémunération compromettrait la capacité de l’entreprise d’investissement à réduire les rémunérations en cas de baisse des recettes et pourrait entraîner une augmentation de la base de coûts fixes de l’entreprise d’investissement, ce qui pourrait à son tour faire peser un risque sur la capacité de l’entreprise d’investissement à faire face à une période de ralentissement économique ou de baisse des recettes. "

L’investissement rémunérateur

L’EBA a recueilli dans un rapport publié en avril les rémunérations de 58 entreprises d’investissement, où travaillent notamment des traders à haute fréquence ou des courtiers. Les principaux membres du personnel des groupes d’investissement de l’UE exerçant des activités de négociation, de souscription ou de placement pour compte propre sont les mieux rémunérés. Leurs bonus moyens s’élevaient à 1,5 million d’euros en 2022 et à 1,15 million d’euros en 2023. C’est-à-dire plus de cinq fois le montant de leur rémunération fixe. Le régulateur précise que les augmentations sont dues à un nombre limité de firmes. Globalement, au sein de ces établissements, les ratios variable/fixe atteignent une moyenne de plus de 143 % en 2023 contre 191 % en 2022 pour les "identified staff", c’est-à-dire des membres du personnel dont les activités ont une incidence significative sur le profil de risque de l'établissement ou des portefeuilles qu’ils gèrent. Cette évolution s’explique par des modèles de rentabilité, et donc de rémunération, liés aux tendances des marchés.

Variable moyen des banquiers d’investissement ayant des postes stratégiques ? 342 773 euros 

L’EBA a également examiné les données de 131 banques européennes. Au total, celles-ci ont versé 18,6 milliards d’euros de primes et 116,2 milliards d’euros de rémunérations fixes à leurs 2,2 millions d’employés en 2023 ("non-identified staff"), soit un ratio moyen de 16 %. En tout, 1,3 % des collaborateurs, soit 38 000 personnes, sont considérés comme des "identified staff". Ceux-ci affichent des ratios moyens variable/fixe de 60 % en 2023, contre 59 % un an plus tôt et 50 % en 2021.  

Dans les entreprises d’investissement, les femmes gagnent 32 % de moins que les hommes 

En moyenne, les primes les plus élevées ont été versées en banque d’investissement (ratio de 89 %, soit un variable moyen de 342 773 euros) ainsi qu’aux membres des organes de direction (58 %, variable moyen de 176 214 euros). La gestion d’actifs affiche des primes de 126 843 euros, faisant ainsi mieux que la banque de détail (102 908 euros).

Parité à la peine

Pour la première fois, l’EBA s’est intéressée aux écarts entre les hommes et les femmes. En moyenne en 2023, les banquières ont gagné 24,48 % de moins que leurs homologues masculins. Le fossé est plus prégnant dans les entreprises d’investissement, puisqu’il atteint 32 %. Ce chiffre varie assez peu pour les "identified staff". "L’écart salarial est en grande partie dû à la sous-représentation des femmes dans les hauts postes", analyse le régulateur. […] "Cependant, globalement, les femmes et les hommes sont représentés de manière égale dans les banques (représentation médiane des femmes 51,65 %), mais elles sont sous-représentées dans les sociétés d’investissement (35,43 %)." Ainsi, "ces données suscitent des inquiétudes quant à l’application de l’obligation d’assurer des opportunités de carrière égales".

Ces chiffres sont en ligne avec ceux publiés dans d’autres parties du globe. Selon le site Ethical Consumer, les banques anglaises afficheraient un écart salarial entre les genres de 26 % en 2023, rapporte le Financial Times. L’américaine Citigroup déclarait, pour sa part en 2021, que la rémunération médiane de ses employées dans le monde était 26 % moindre que celle de leurs collègues masculins. Pas de quoi se consoler en se comparant.

Olivia Vignaud