Douze fédérations commerçantes françaises et une centaine d’enseignes s’unissent pour traduire Shein en justice sur le fondement de la concurrence déloyale. Mission : sauver le commerce français. Le collectif est accompagné par l’avocat Cédric Dubucq. 

C’est une action judiciaire inédite. Un collectif de 12 fédérations de commerce et de plus d’une centaine d’enseignes françaises saisit la justice pour obtenir de l’entreprise chinoise Shein une réparation du mal causé au secteur textile français et la cessation de ses comportements anticoncurrentiels. Le grief repose sur trois principaux piliers : la captation massive de consommateurs grâce à la violation des données personnelles, l'existence de pratiques commerciales agressives et de publicités mensongères, ainsi que l’écoulement de produits non conformes et dangereux sur le marché interne.

"Pendant que nos entreprises investissent dans la transition écologique et la conformité, Shein gagne des parts de marché en violant les règles." Bernard Cherqui, directeur général du groupe Mondial Tissus et président de l’Alliance du Commerce depuis le 1er juillet 2024, pèse ses mots quand il décrit l’ampleur du phénomène Shein. La plateforme représente une "menace systémique" : celle de la disparition du commerce en France dans les prochaines années, avec à la clef la destruction de milliers d’emplois." Le temps du laisser-faire est terminé. La France et l’Europe ne peuvent plus être des zones de non-droit." 

Déterminé à faire cesser les atteintes graves des acteurs comme Shein au fonctionnement loyal des marchés français et européens, le collectif de commerçants attaque l’entreprise chinoise sur le terrain de la concurrence déloyale. Jean-François Brunet, délégué général du Conseil du Commerce de France (CDCF), précise que "si Shein avait conquis ses parts de marché à la régulière, [le collectif] n’aurait pas intenté cette action". Une manière de dire que ce n’est pas la concurrence d’une entreprise chinoise en tant que telle qui dérange, mais ses méthodes de conquête des consommateurs, assises sur la violation des réglementations denses que respectent les entreprises françaises.

"Pendant que nos entreprises investissent dans la transition écologique et la conformité, Shein gagne des parts de marché en violant les règles." 

Accompagnées par l’avocat Cédric Dubucq, les 12 fédérations et la centaine de marques (dont Monoprix, Promod, La coopérative U, Grain de Malice...) vont en fait intervenir à une audience déjà fixée au 12 janvier 2026 au tribunal de commerce de Marseille. Une procédure a déjà été lancée contre deux filiales irlandaises de Shein – les sociétés Infinite Styles Ecommerce Limited (« ISEL ») et Infinite Styles Service Co. LIMITED (« ISSL ») – par le liquidateur de la société Kaporal, Vincent de Carrière.

"Rentré par effraction sur le marché"

L’action dirigée exclusivement contre Shein – cet "acteur rentré par effraction sur le marché en violant un certain nombre de règles » – devra servir de message aux entreprises similaires, comme Temu, qui figure désormais avec Shein dans le top 5 des sites commerçants les plus visités en France. La plateforme de Shein reçoit quotidiennement 5 millions de visiteurs, soit autant que les sites de Carrefour, la Fnac et Cdiscount réunis. Depuis cinq ans, Shein et Temu connaissent une progression fulgurante sur les marchés français ou européens. En octobre 2024, Philippe Wahl, le PDG de La Poste, avait affirmé lors d’une audition parlementaire que les deux enseignes représentaient à elles deux 22 % des colis distribués dans l’Hexagone, contre moins de 5 % avant 2020. Pendant que les Français se font livrer 800 millions de petits colis tous les ans, le taux de vacance moyen des magasins dans les centres-villes a doublé entre 2004 et 2024, passant de 5,94 % à 10,85 %.

"La plateforme de Shein reçoit quotidiennement 5 millions de visiteurs, soit autant que les sites de Carrefour, la Fnac et Cdiscount réunis"

Chaussures au plomb

Shein inonde le marché avec des produits qui ne cochent pas les cases des réglementations françaises et européennes. Des produits parfois dangereux pour la santé, alerte Yann Rivoallan, le président de la Fédération française du prêt-à-porter féminin. Plusieurs enquêtes ont révélé la dangerosité des produits achetés sur les plateformes comme celle de Shein.  "Dans une paire de chaussures pour enfants, nous avons retrouvé des substances nocives qui dépassaient de loin la quantité autorisée : cinq fois trop de plomb et des centaines de fois trop de phtalates", dénonce Julie Frère, porte-parole de Testachats, l’association belge qui a passé au crible 25 produits Shein. Dix d’entre eux contenaient au moins une substance chimique indésirable. Deux cent mille colis ont été contrôlés à Roissy dans le cadre de l’opération coup de poing du gouvernement déployée à la suite de la découverte des poupées pédopornographiques en vente sur la plateforme Shein. 94% des produits Shein se sont révélés non conformes et deux tiers d’entre eux dangereux. Les fédérations alertent l’opinion sur un problème de santé et de sécurité pour les consommateurs. La filière de jouets pour enfants insiste sur la violation par Shein de nombreuses normes à respecter dans la fabrication de produits destinés à des bébés et des enfants. Un secteur hautement encadré où la moindre erreur de conception peut avoir des conséquences "dramatiques".

94% des produits Shein contrôlés se sont révélés non conformes et deux tiers d’entre eux dangereux

Shein a été sanctionné à deux reprises en France cette année. La société a dû verser 150 millions d’euros à la Cnil qui l’a condamnée en septembre 2025 pour manquer à ses obligations de recueillir le consentement libre et éclairé des internautes avant de collecter les cookies publicitaires. En juillet, c’est la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) qui a infligé à la société ISEL responsable des ventes des produits de la marque SHEIN une amende record de 40 millions d’euros pour pratiques commerciales trompeuses à l’égard des consommateurs sur la réalité des réductions de prix accordées et sur la portée des engagements concernant les allégations environnementales. La DGCCRF avait décrit des "pratiques de profusion de prix barrés et de promotions permanentes [qui] donnent ainsi au consommateur l’impression de réaliser de très bonnes affaires". Et de dresser le constat qu’en réalité, 57 % des annonces vérifiées par l’autorité n’offraient aucune baisse de prix, 19 % une baisse moins importante qu’annoncée et 11 % étaient en réalité des augmentations de prix.

Autre problème évoqué par le collectif de fédérations : le non-respect des droits de propriété intellectuelle. Shein reprend sans états d’âme le design et les caractéristiques de produits de marques déjà existants. Ce qui induit une pression supplémentaire sur les entreprises qui investissent, elles, dans l’innovation et le design.

Shein reprend sans états d’âme le design et les caractéristiques de produits de marques déjà existants. Ce qui induit une pression supplémentaire sur les entreprises qui investissent, elles, dans l’innovation et le design

Chiffrage du préjudice en cours

Cette action des acteurs du secteur vient compléter celles déjà engagées par le gouvernement, notamment la procédure de suspension de la plateforme annoncée par le ministre Roland Lescure le 5 novembre dernier. Yann Rivoallan est confiant. Selon lui, si le gouvernement a ouvert la procédure de suspension de la plateforme, c’est qu’il a des arguments solides pour le faire. Preuve en est : le déréférencement de la plateforme de vente en ligne Wish qui proposait à la vente des produits non conformes et dangereux, déréférencement obtenu en 2021 par Bruno Le Maire, alors patron de Bercy. La saisie de la justice élargit le champ d’action pour contraindre Shein à respecter les règles du jeu.

Fort d’un pouvoir souverain pour faire cesser la concurrence déloyale, le juge pourrait aller jusqu’à ordonner la fermeture de la plateforme, explique Cédric Dubucq. La procédure offre au procureur de la République de requérir le paiement d’une amende civile d’un montant pouvant aller jusqu’à cinq fois la faute lucrative. Si la marge brute indûment perçue par Shein avoisinait les 3 milliards d’euros (par exemple), le procureur aurait la possibilité de réclamer 15 milliards d’euros à l’entreprise chinoise. Une sanction "de nature à mettre Shein en difficulté". L’avocat ne cache pas sa position : il espère que le Parquet fera application de cet article compte tenu de l’enjeu de ce dossier d’intérêt public, et de l’existence d’un véritable trouble à l’ordre public économique. Le montant du préjudice invoqué par les demandeurs ne sera connu qu’à l’audience de janvier. Un panel d’économistes potasse actuellement cette question de savoir combien de bénéfices l’emprise de Shein sur le marché a fait perdre à ses loyaux concurrents depuis cinq ans.

"On sort les griffes, on se défend. C’est très important sur le marché international"

Shein a déjà fait part de sa réaction. Pour elle, l'accusation du collectif est infondée. "Il est regrettable que ces acteurs privilégient la confrontation judiciaire plutôt qu’un dialogue constructif." Et de poursuivre : "cette initiative s’apparente davantage à une tentative de boycott qu’à une démarche juridique sérieuse. Elle s’écarte de l’esprit du droit français et européen de la concurrence, dont la vocation est de protéger l’innovation et d’assurer le libre choix des consommateurs — non de le restreindre". La firme chinoise assure qu'elle prendra toutes les mesures nécessaires pour défendre ses intérêts.

Le collectif s’attend par ailleurs à une réaction des marchés financiers face à cette nouvelle procédure. Selon Yann Rivoallan, la valorisation boursière de la firme se dégrade un peu plus à chaque coup porté. Certains financiers refusent désormais d’investir dans une société épinglée par les autorités. "On sort les griffes, on se défend. C’est très important sur le marché international", commente Yann Rivoallan. La France doit riposter dans ce que Cédric Dubucq appelle une "guerre économique de plus en plus redoutable". Le collectif ne craint pas de froisser la Chine : son action vise une entreprise et son modèle économique et non pas l’Empire du Milieu en lui-même.

Anne-Laure Blouin