C’est une décision inédite : le tribunal judiciaire de Paris a condamné, le 23 octobre 2025, TotalEnergies pour pratiques commerciales trompeuses, estimant que certaines de ses communications environnementales étaient "susceptibles d’altérer le comportement d’achat du consommateur" et "de nature à induire en erreur".
Condamnation de TotalEnergies pour greenwashing, une première en France
Le 23 octobre 2025 marque un tournant : le tribunal judiciaire de Paris a reconnu TotalEnergies coupable de greenwashing, considérant que certaines de ses communications « susceptibles d’influencer le consommateur » relevaient d’une tromperie environnementale. Selon l’ONG Les Amis de la Terre, il s’agit d’une "décision historique, première mondiale" en matière de greenwashing.
Au cœur de l'affaire : des déclarations figurant sur le site internet du groupe, où TotalEnergies affirmait son "ambition d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050" et de "devenir un acteur majeur de la transition énergétique". Le tribunal a estimé que ces allégations, compte tenu des activités réelles du groupe, étaient mensongères. Les juges ont ordonné à TotalEnergies et à TotalEnergies Électricité et Gaz France de supprimer ces mentions sous un mois, sous peine d’une astreinte de 10 000 euros par jour de retard. L’entreprise devra également publier la décision sur la page d’accueil de son site pendant 180 jours. En revanche, les magistrats ont rejeté les demandes des associations concernant les communications liées au gaz et aux agrocarburants, estimant que celles-ci n’étaient pas directement liées à la promotion ou à la vente d’énergies aux consommateurs.
Une affaire portée par trois ONG
L’action avait été engagée en mars 2022 par Notre Affaire à Tous (NAT), Greenpeace France et Les Amis de la Terre France, représentées par les avocats Clémentine Baldon et Nikos Braoudakis. À l’époque, Jérémie Suissa, délégué général de NAT, dénonçait une entreprise "au courant depuis plus d’un demi-siècle de l’impact de ses activités sur le climat" mais continuant "de produire de la désinformation pour protéger ses activités climaticides". Trois ans plus tard, Justine Ripoll, responsable des campagnes chez NAT, salue une victoire symbolique : "La justice envoie un message clair : la désinformation climatique n’est pas une stratégie commerciale acceptable".
Une stratégie jugée incompatible avec l’Accord de Paris
Selon Greenpeace France, 97 % de la production énergétique du groupe provient encore des hydrocarbures, et près de 80 % de ses investissements demeurent orientés vers les énergies fossiles. Des investissements dont la poursuite a été jugée comme allant à rebours des objectifs scientifiques alignés sur l’Accord de Paris. "Toutefois en se référant en 2021, dans ses communications commerciales, à la double ambition d'atteindre la neutralité carbone au sens de l'Accord de Paris, et d'être un acteur majeur de la transition énergétique, sans préciser aux consommateurs qu'il [TotalEnergies] avait son propre scénario, dont il n'appartient pas au tribunal d'évaluer la véracité, consistant notamment à rendre compatible avec son ambition de neutralité carbone, la poursuite de ses investissements dans le pétrole et le gaz, à rebours des préconisations des travaux scientifiques alignés sur l'Accord de Paris, le groupe TotalEnergies a délibérément fait état d'une allégation environnementale de nature à induire en erreur le consommateur, en lui laissant croire, qu'en achetant ses produits ou ses services, il participait à l'émergence d'une économie à faible intensité carbone, en suivant les recommandations de la communauté scientifique, fondées sur l'Accord de Paris."
Dans un communiqué, TotalEnergies a déclaré "prendre acte" de la décision tout en soulignant que plusieurs requêtes avaient été rejetées, notamment celles portant sur sa campagne de changement de nom en 2021 et sa communication institutionnelle sur le rôle du gaz naturel et des biocarburants. Le groupe a également défendu son rôle économique et social, rappelant qu’il accueille un million de clients par jour dans ses stations-service et qu’il a contribué à sécuriser l’approvisionnement en gaz des Français depuis la guerre en Ukraine. "TotalEnergies est fière de produire du pétrole pour approvisionner les Français en carburant", affirme la société, tout en mettant en avant 20 milliards d’euros investis dans les énergies bas carbone depuis 2020, la construction du plus grand parc éolien en mer de France et 117 projets d’agrivoltaïsme en cours.
La condamnation de TotalEnergies s’inscrit dans un mouvement international de lutte contre le greenwashing. En Allemagne et en Afrique du Sud, certaines de ses publicités ont déjà été interdites. Aux Pays-Bas, en mars 2024, la compagnie aérienne KLM avait été condamnée pour avoir induit les consommateurs en erreur sur le caractère « durable » de ses vols. Un mois plus tard, la Commission européenne et les autorités nationales de protection des consommateurs lançaient une action conjointe contre 20 compagnies aériennes pour écoblanchiment trompeur.
Anne-Laure Blouin