Le climat toxique instauré par certaines personnes haut placées dans l’entreprise Ubisoft avait été révélé au grand jour en 2020. Accusés de harcèlement moral, sexuel et d'agression sexuelle, trois cadres du leader mondial de jeux vidéo devaient être jugés à partir du 10 mars. L’affaire est reportée à juin.
Affaire Ubisoft, le procès est reporté à juin
Parmi les super procès de 2025, il y avait celui de trois anciens cadres d’Ubisoft. L’ex-vice-président du service éditorial Tommy François, l’ancien game director Guillaume Patrux et l’ex-directeur créatif Serge Hascoët sont poursuivis pour harcèlement sexuel, moral et agression sexuelle. Portée ce lundi 10 mars devant la 15e chambre correctionnelle du tribunal de Bobigny, l’affaire est finalement renvoyée au 2 juin. Motif : l’enquête est incomplète. Les juges font ainsi droit à la demande des avocats des parties civiles et de la défense qui estimaient n’avoir eu accès que très tardivement à l’ensemble du dossier.
Le nom de l’icône du game est traîné dans la boue depuis les révélations de Libération en juillet 2020 sur le climat malsain qui régnait chez “Ubi”. Selon de nombreux témoignages de salariés de l’entreprise rassemblée par le quotidien, le boy’s club composé de Tommy François, Guillaume Patrux et Serge Hascoët avait instauré une ambiance propice aux comportements déplacés envers les rares femmes de l’entreprise (qui représentaient 22 % des effectifs d’Ubisoft au moment de la parution de l’enquête dans la presse).
Blagues viriles, lourdes ou parfois un peu sexistes
Ces investigations révélaient qu’au sein de l’entreprise d’Assassin's Creed, des Lapins crétins, de Rayman, on pouvait adresser des remarques désobligeantes à ses collègues vêtues d’une robe, des recommandations d’emprunter les escaliers plutôt que l’ascenseur pour faire de l’exercice. Appeler les gens "morue" ou "ma jolie". Au point que le recruteur posait la question lors d'entretiens d'embauche du seuil de tolérance des candidats "à un environnement de blagues viriles, lourdes ou parfois un peu sexistes". Un des témoins expliquait : "Le problème, c'est le système autour qui autorise quelqu'un comme ça à avoir du pouvoir, à s'en servir." En septembre 2020, quelques mois après la déferlante d’accusations pleuvant dans les médias et sur les réseaux, le PDG et fondateur d’Ubisoft, Yves Guillemot, avait adressé des excuses à toutes les personnes "blessées". Il avait également adressé un mail cette année-là à l’ensemble de ses salariées pour leur communiquer les résultats d’une enquête interne menée par le cabinet indépendant Accenture, selon laquelle"25 % des répondants [avaient] vécu ou assisté, au cours des deux dernières années, à un comportement inapproprié”. Mais aussi que “66 % des répondants ayant rapporté un incident [à leur manageur estimaient] avoir reçu le soutien nécessaire". C’est encore à la suite de l’éclatement du scandale que Thomas François avait dû quitter l’entreprise et que Serge Hascoët avait donné sa démission.
Personne morale non jugée
Ce report aurait pu être l’occasion d’enjoindre à l’entreprise Ubisoft de venir s’asseoir sur le banc des prévenus. C’est la grande absente selon Maud Beckers, l’avocate d’une majorité des plaignants, qui le rappelait encore ce matin dans la matinale de France Inter. Le tribunal n’a pas suivi cette recommandation et a refusé d’étendre la procédure à la personne morale. Même verdict pour son PDG, Yves Guillemot, et une directrice des ressources humaines : ils ne comparaîtront pas. Maud Beckers insiste sur l’envergure de l’affaire : "Cela fait vingt-trois ans que je traite des violences sexuelles au travail, c’est la première fois que je vois un dossier d’une telle ampleur."
Anne-Laure Blouin