Les administrateurs judiciaires travaillent à des solutions amiables et judiciaires pour sauver les entreprises en difficultés. Ce qui fait le sel de leur métier ? La diversité des dossiers qu’ils traitent.
Administrateurs judiciaires, urgentistes au chevet des entreprises
Ils sont peu nombreux, pourtant leur expertise est précieuse quand les entreprises sont à la peine. En janvier 2024, 166 administrateurs judiciaires exerçaient la profession en France. Depuis la fin des aides Covid, avec les remboursements des PGE en cours et l’incapacité pour certaines start-up de boucler des levées de fonds, les dossiers ne cessent d’affluer sur les bureaux de ceux qu’on appelle les AJ. Désignés par les tribunaux de commerce pour assister les entreprises dans leurs discussions avec les créanciers ou pour résoudre les conflits avec des associés, ces professionnels peuvent travailler sur deux volets.
Dossiers en hausse
Le premier recouvre la partie amiable. Confidentielles, ces procédures ont pour objectif de parvenir à négocier des accords avec tout type de créanciers (bancaires, fournisseurs, bailleurs, publics) ou tout autre partenaire de l’entreprise pour mettre un terme aux difficultés de celle-ci et éviter l’ouverture d’une procédure collective. En 2024, 410 dossiers ont été ouverts, contre 181 un an plus tôt.
Les AJ peuvent également être mandatés dans des procédures judiciaires, lorsque les entreprises en sollicitent l’ouverture auprès du tribunal dans le cadre de procédures collectives et publiques, telles que la sauvegarde (absence de cessation des paiements), le redressement judiciaire (état de cessation des paiements) ou encore la liquidation judiciaire avec poursuite d’activité (état de cessation des paiements et impossibilité de présenter un plan de redressement). Celles-ci ont été au nombre de 600 en 2024 contre 535 en 2023.
Négociateur
Dans un cadre amiable (mandat ad hoc ou conciliation), "un débiteur peut venir nous voir pour qu’on l’assiste dans ses négociations avec ses créanciers car nous connaissons bien l’écosystème notamment bancaire et le type d’accord pouvant intervenir dans ce cadre, explique Marine Pace, administrateur judiciaire, associée gérante chez 2M&associés Nous mettons l’ensemble des parties prenantes autour de la table afin de trouver une solution". L’accord trouvé doit être validé à l’unanimité pour que la solution intervienne dans un dossier amiable. "Ce cadre procédural permet de faire comprendre aux créanciers que la société n’est parfois pas loin du dépôt de bilan et qu’il est dans l’intérêt de tous de privilégier une solution amiable."
"Nous connaissons bien l’écosystème notamment bancaire et le type d’accord pouvant intervenir dans le cadre amiable"
Quelles sont les qualités nécessaires pour mener à bien ces discussions ? "Afin d’assurer la défense de l’intérêt social, il faut être un bon technicien mais aussi très pragmatique", souligne Lou Fléchard, administrateur judiciaire au sein de la SCP CBF Associés. Contrairement à la voie judiciaire très normative, les procédures amiables laissent place à l’ingéniosité quand cela est nécessaire. "Nous pouvons apporter une valeur ajoutée dans la construction de la solution, qui peut être classique mais également plus inventive pour autant qu’elle satisfasse à certaines contraintes légales et pratiques de place", ajoute Marine Pace. Objectif des AJ ? "Anticiper les difficultés au maximum, réagir rapidement et baliser la solution."
Une vision business
D’où l’intérêt pour Lou Fléchard et Marine Pace de travailler autant sur des dossiers amiables que des dossiers judiciaires. "Pour réussir une négociation dans un cadre préventif et que chacun comprenne l’intérêt de trouver un compromis, il est nécessaire de pouvoir mettre en perspective les impacts d’une procédure judiciaire", affirme Lou Fléchard. Par ailleurs, l’amiable ne fonctionnant pas à toujours, les dossiers peuvent être poursuivis en judiciaire par le même administrateur si celui-ci dispose des deux expertises. Dans tous les cas, "il faut connaître les textes mais aussi avoir une vision business et financière", insiste Lou Fléchard.
Comment se passent les procédures collectives ? "Une partie de notre mission est strictement encadrée par le code de commerce, rappelle Marine Pace. Nous sommes un chef d’orchestre qui assiste le dirigeant au quotidien dans le but de bâtir une solution avec tout l’écosystème de l’entreprise et faisons tout pour que la procédure soit la plus indolore possible pour l’activité de la société et ses salariés."
Indépendance
Bien que les entrepreneurs fassent appel à eux, les administrateurs judiciaires ne sont pas les avocats de la société. "Nous sommes là pour défendre l’intérêt social de l’entreprise, insiste Lou Fléchard. Je peux préconiser un renforcement ou une modification de la gouvernance afin de soutenir pleinement la présentation d’un plan de redressement." De la même manière, le tribunal de commerce n’est pas tenu de suivre les préconisations des administrateurs judiciaires. Les AJ précisent qu’il est important pour les dirigeants de bien s’entourer, que ce soit d’avocats ou d’experts-comptables capables de se montrer réactifs et de défendre leurs intérêts.
En revanche, tous ces acteurs travaillent pour le bien de l’entreprise. "Le milieu du restructuring est un petit écosystème, insiste Lou Flechard. Nous sommes chacun dans notre rôle. Bien que nous ne soyons pas toujours d’accord, on se connaît et on se respecte." Marine Pace abonde : "Nous avons des tribunaux de commerce au service des entreprises et des juges de très bon niveau avec lesquels les échanges sont fréquents et constructifs."
Psychologie
Quel que soit la mission, les AJ sont souvent confrontés à l’aspect émotionnel des dossiers. "Les procédures sont psychologiquement intenses pour les dirigeants. Leur réussite passe par la motivation du chef d’entreprise et de ses équipes. Lorsque les entrepreneurs sont secoués car ils ont l’impression d’avoir failli ou sont dans le déni, à nous de les écouter et de les aider à rationnaliser pour aller de l’avant", explique Lou Fléchard. D’ailleurs, les avocats et les tribunaux peuvent recommander à des entrepreneurs des administrateurs en fonction de leur personnalité mais aussi parfois en raison de leur connaissance du secteur, même si les AJ ont tendance à travailler sur tout type d’entreprise dans tout type de spécialité. Ce qui fait en partie le sel de leur métier.
"Nous avons des tribunaux de commerce au service des entreprises"
Le rôle déjà reconnu des AJ a été renforcé ces dernières années. Depuis 2021, pour les dossiers les plus importants, ils peuvent utiliser les classes de parties affectées, c’est-à-dire qu’ils ont la possibilité de classer les créanciers en fonction de leurs intérêts économiques et de demander à certains des efforts particuliers. "C’est un outil très efficace qu’il faut néanmoins utiliser à bon escient", avertit Marine Pace.
Retour des défaillances
Comment les défaillances records d’entreprises enregistrées ces derniers mois impactent-elles leur activité ? "Entre 2023 et 2024, les défaillances d’entreprise sont revenues à leur niveau d’avant-Covid, constate Lou Fléchard. Nous observons en revanche une augmentation du taux d’ouverture pour des entreprises de taille importante. Ce sont notamment les secteurs de l’habillement, de l’immobilier, du BTP, du transport ou encore de la santé qui sont concernés." L’amiable se développe depuis plusieurs années, les solutions préventives étant préconisées par l’écosystème tout entier.. Les entreprises ont moins peur d’aller voir le tribunal pour demander une procédure amiable, qui préserve la confidentialité, ce qui est moins traumatisant.
"Nous représentons un métier d’anticipation, résume Lou Fléchard. Même si l’entreprise connaît des difficultés, le maître-mot c’est de ne jamais subir les procédures. Pour cela, il faut anticiper, prendre les problèmes à bras-le-corps et persévérer même en cas de réponse négative afin de résoudre les blocages et construire une solution satisfaisante pour tous." Mieux vaut prévenir que guérir. Toujours.
Olivia Vignaud