Ces professionnels du droit accompagnent leurs clients dans des périodes difficiles qui, souvent, nécessitent des négociations financières. Spécialistes des procédures amiables et judiciaires, ils évoluent dans un petit écosystème où la loyauté est clé.  

 Le restructuring est un terme très large, qui recouvre des réalités différentes pour les entreprises. Certaines font face à une dette trop importante, rencontrent un incident industriel ou encore connaissent des conflits entre les directions et des actionnaires mais aussi avec les collaborateurs. Pour repartir sur de bonnes bases, les sociétés peuvent solliciter une procédure amiable confidentielle (mandat ad hoc ou conciliation) afin de mettre autour de la table tous les acteurs concernés par les problèmes, généralement financiers. Elles doivent parfois affronter une procédure judiciaire publique, plus lourde, destinée à les sauver. Dans tous les cas, la plupart des acteurs (entreprises, dirigeants créanciers, repreneurs, etc.) font appel à un allié précieux pour les accompagner dans ces périodes difficiles : l’avocat.

Hiérarchiser les problèmes

"Les avocats en restructuring sont spécialisés dans la gestion des situations de crise", résume Mathieu Della Vittoria, associé du cabinet Darrois Villey Maillot Brochier. "Le pire, c’est l’immobilisme, note-t-il. Un bon avocat c’est celui qui aide son client à prendre des décisions éclairées dans un contexte d’urgence."

Autre caractéristique de ce professionnel du droit ? Sa capacité à hiérarchiser les obstacles. "En cas de crise, les problèmes s’accumulent et les dirigeants n’arrivent parfois plus à distinguer ce qui est simplement problématique de ce qui relève de la survie même de l’entreprise. Nous devons leur apporter cette lucidité avec à la fois notre expérience et notre regard extérieur", précise l’associé de Darrois.

Les avocats sont aussi là pour montrer que la situation n’est pas toujours désespérée, qu’il existe des solutions même quand le niveau de dette commence à être difficilement soutenable. Sur la partie amiable, les conseils en restructuring peuvent parfois se montrer inventifs afin de sortir de l’ornière. Cela est moins simple sur la partie judiciaire qui répond à des règles préétablies. Néanmoins, "bien qu’en restructuring le droit soit assez normé, il reste suffisamment souple pour permettre le sauvetage des entreprises", souligne Lionel Spizzichino, associé chez Willkie Farr & Gallagher, qui représente aussi bien des entreprises, que des actionnaires, des repreneurs ou des créanciers (banques mises à part).

Expliquer

Les avocats ont également un rôle pédagogique envers les dirigeants qui ne doivent pas attendre pour demander de l’aide. "Comme en médecine, il vaut mieux prévenir que guérir. Notre principal conseil est de venir le plus tôt possible pour ne pas se voir trop souvent ensuite…", résume Mathieu Della Vittoria. Les associés du cabinet échangent entre eux lorsqu’ils voient poindre des difficultés sur un dossier qui n’aurait pas encore été orienté vers le restructuring. Certains dirigeants peuvent être dans le déni. "Pourtant, explique Mathieu Della Vittoria, lancer un mandat ad hoc ou une conciliation est bien moins traumatisant pour l’entreprise que subir une procédure collective qui laisse des séquelles." De plus, les tribunaux proposent des solutions sophistiquées de prévention et se montrent bienveillants à l’égard des dirigeants.

"Bien qu’en restructuring le droit soit assez normé, il reste suffisamment souple pour permettre le sauvetage des entreprises"

Qu’il soit du côté du chef d’entreprise ou de celui du repreneur, l’avocat doit également expliquer à son client le déroulement des procédures et quelles posture et stratégie adopter. Surtout qu’il est rare que des chefs d’entreprise aient déjà vécu ce genre d’événements dans leurs vies. Tous les repreneurs n’ont pas non plus l’habitude d’aller proposer de racheter une entreprise à la barre. D’où l’intérêt de bien s’entourer.

Matières complémentaires

La frontière entre l’amiable et le judiciaire s’avère parfois poreuse. Des dossiers comme Orpea ou Atos ont débuté par une procédure amiable, qui nécessite l’unanimité pour déboucher sur un accord, mais sont passés en sauvegarde accélérée afin d’obtenir la majorité des voix, laquelle est suffisante pour aboutir à un deal.

Ce n’est donc pas un hasard si l’associé de Darrois est spécialisé non seulement en restructuring mais également en contentieux. Ces compétences lui permettent de continuer à suivre des dossiers non clôturés en phase amiable. "Il est essentiel d’être en mesure d’adopter une stratégie contentieuse quand les négociations sont dans l’impasse."

Il y a 10-15 ans, nombreux étaient les avocats à exercer les deux spécialités. Avec le développement de la prévention et de l’amiable, ils se sont aussi spécialisés dans d’autres domaines complémentaires au restructuring, à l’instar du M&A, qui permet d’accompagner les clients tout au long de la vie de l’entreprise. C’est le cas de Lionel Spizzichino qui, outre la restructuration, travaille dans le domaine des fusions et acquisitions. Il note néanmoins des dissemblances d’une activité à une autre : "Dans des deals de restructuring, on se partage généralement des pertes alors que, dans le M&A ou le private equity, les parties se répartissent des gains, la dynamique est très différente, explique-t-il. Le timing des négociations l’est aussi car dans les restructurations, le seul maître des horloges c’est la trésorerie."

Tic-tac

Trouver un accord rapidement est nécessaire, même lors d’une procédure amiable confidentielle car, parfois, les difficultés de l’entreprises s’ébruitent, comme cela a été le cas pour la marque de prêt-à-porter Ba&sh. En outre, cela rassure toutes les parties prenantes et permet aux dirigeants de se concentrer à nouveau sur leurs affaires courantes pour faire tourner l’entreprise. Car, dans une procédure, "les négociations sont extrêmement chronophages pour le management qui y consacre quasiment 100 % de son temps", note Lionel Spizzichino.

Relation de confiance

Pour aboutir à un compromis, l’approche combative n’est pas toujours la plus efficace. "Savoir faire preuve de rondeur peut être un atout. Il est plus facile de négocier un accord amiable quand on a créé de bonnes relations avec ses confrères. C’est dans l’intérêt du client", analyse Mathieu Della Vittoria. Les qualités humaines s’avèrent cruciales. Il ajoute : "Le restructuring est un petit monde. Il est indispensable que les différents acteurs puissent se faire confiance et compter sur la loyauté de chacun."

"Savoir faire preuve de rondeur peut être un atout"

Lionel Spizzichino confirme : "Bien sûr que je suis là pour défendre mes clients mais je ne franchirai jamais de lignes rouges, d’abord pour des raisons morales et ensuite de business car nous évoluons dans un petit milieu où la confiance est indispensable. On peut s’opposer fortement en réunion ou en audience avec les confrères adverses mais nous entretenons souvent des relations amicales à l’extérieur."

Entrer dans l’arène

Ce qui plaît le plus dans son métier à l’associé de Darrois ? "Le fait que cette pratique soit complète. On doit pouvoir manier différentes branches du droit, le conseil comme le contentieux. On se sent par ailleurs pleinement avocat : on est là pour défendre nos clients à un moment où ils en ont un besoin critique, ce qui crée une relation particulièrement privilégiée." Mais ce temps passé ensemble est à double tranchant pour certains. "Nos clients vivent un moment très difficile et cela crée souvent des liens très forts avec leurs conseils sur la durée, constate Lionel Spizzichino. Certains préfèrent parfois passer à autre chose par la suite car nous pouvons aussi leur rappeler une période délicate de la vie de leur entreprise."

Pourquoi avoir choisi cette profession ? "Pour son rôle sociétal. Je suis heureux de pouvoir contribuer à la place qui est la mienne à protéger un savoir-faire ou préserve run tissu industriel", répond Lionel Spizzichino. Quant au stress ? "On en ressent mais je ne ferais pas ce métier si je n’aimais pas l’adrénaline des négociations difficiles."

Travail d’équipe

Lionel Spizzichino note que depuis le Covid il est plus facile d’organiser des réunions par écran interposés pour échanger sur les dossiers. Toutefois, ces avancées ne sont pas sans conséquence : "Cela a des avantages mais les négociations, c’est d’abord de l’humain. On a besoin de sentir les parties. En distanciel, on peut aussi difficilement faire du bilatéral en parallèle. Et parfois certains se permettent des comportements qu’ils n’oseraient pas avoir en face-à-face."

Pourtant, ce qui fait la réussite d’une restructuration est bien l’énergie et la bonne volonté des différents acteurs. Le travail d’équipe est indispensable et n’est pas pour déplaire aux avocats en restructuring qui, pour se montrer réactifs doivent être bien entourés. "Il est essentiel car les dossiers que nous traitons, dont un certain nombre à la fois, ne peuvent pas être le fait d’une seule personne", reconnaît Lionel Spizzichino. Ces chefs d'orchestre jouent un rôle central renforcé tant par les évolutions du droit que par un activité qui bat son plein sur fond de multiplication des défaillances d'entreprises.

Olivia Vignaud