Élu le 1er juillet à la tête de Numeum, Mehdi Houas, fondateur de Talan, fixe le cap : faire de la France et de l'Europe une puissance technologique souveraine, en particulier en matière d’IA. Nouveaux modèles économiques, évolution des compétences, idées reçues à corriger, tour d’horizon des enjeux à venir.

Décideurs. Quelles sont vos priorités au cours de ce mandat de trois ans ?

Mehdi Houas. L’action de ma prédécesseure, Véronique Torner, s’est organisée autour de plusieurs axes : rayonner, fédérer et s’ouvrir à l’international. Autant d’objectifs qui ont permis à Numeum de s’imposer comme un acteur incontournable sur les sujets numériques et d’IA. Mon mandat s’inscrit dans cette dynamique avec une conviction forte : l’Europe doit cesser d’agir comme un simple marché pour redevenir une puissance technologique. Un changement de paradigme qui repose notamment sur la construction de liens plus forts avec le continent africain.

Pendant neuf ans, en tant qu’administrateur de Numeum, – notamment en charge des commissions "Finance & fiscalité" et "Industrie" – j’ai suivi de près les évolutions de l’industrie française qui a payé au prix fort le fait de rater le virage de la robotisation il y a trente ans. L’un de nos objectifs consiste à aider les secteurs de l’économie française à intégrer au mieux les technologies d’IA pour ne pas se laisser dépasser.

Dans quelques années, quels éléments différencieront les entreprises qui auront réussi leur transformation par l’IA des autres ?

L’écrémage sera très rapide. Les entreprises qui n’utiliseront pas l’IA pour améliorer leur compétitivité seront en grande difficulté. Soyons lucide, l’IA aura un impact sur l’emploi, comme toute innovation schumpétérienne. Contrairement à d’autres innovations radicales, telles que l’électricité, l’informatique ou internet, l’IA avance à un rythme effréné. La véritable différence repose sur la capacité à anticiper ces bascules plutôt qu’à les subir. Sans oublier de se concentrer sur la création de nouveaux métiers plutôt que sur la défense de ceux menacés par l’IA.

"Les dirigeants ont compris que l’algorithme représente la partie la plus accessible"

En quatre ans, la courbe d’apprentissage a progressé. Les dirigeants ont compris que l’IA nécessitait une forte puissance de calcul, donc du hardware, avec une dépendance forte à des acteurs tels que Nvidia. Ils ont également compris que l’algorithme représente la partie la plus accessible. Mais l’algorithme mérite d’être entraîné. C’est là que l’écart se creuse : la puissance de calcul utilisée par Mistral reste quinze fois inférieure à celle d’un Anthropic ou d’un OpenAI.

L’IA est souvent présentée comme un levier de productivité. N’est-elle pas surtout un facteur de refonte des modèles économiques ?

Les deux sont vrais. Mais l’évolution morcèle le marché de façon plus profonde. L’essor de l’agentique déstabilise tous les ERP et fait exploser la consommation de token [unité de compte de l’usage opéré par les modèles d’intelligence artificielle, ndlr]. Pour certaines entreprises, la consommation de tokens représente une dépense supplémentaire de plusieurs millions de dollars. Le modèle de l’abonnement ou du "jour-homme" dans les ESN est en train d’être rebattu. À l’avenir, les clients demanderont plusieurs agents en plus d’un consultant. Le consultant facture toujours sa journée, mais produit beaucoup plus. La vraie question devient celle de la répartition équitable de cette richesse générée sur toute la chaîne de valeur.

À votre sens, le principal risque repose-t-il sur un remplacement des talents ou une obsolescence accélérée des compétences ?

Il n’existe plus de compétences purement numériques ou purement humaines. Le vrai risque réside dans le fait de voir l’IA comme un remplaçant plutôt que comme un "augmenteur" d’humains. Prenez le radiologue : la machine peut faire le constat préliminaire, mais le médecin validera toujours le diagnostic. Ce métier ne disparaît pas, il se réinvente. L’anticipation est la clé : si un poste est voué à évoluer dans dix-huit mois, il faut accompagner la transition en douceur plutôt que la subir.

La priorité absolue consiste à remettre les mathématiques et les sciences au cœur des parcours éducatifs, dès l’école primaire et tout au long de la vie. Les générations actuelles changeront cinq à sept fois de métier. Il faut également lutter contre la domination masculine dans les filières numériques, composées à 80 % d’hommes.

"Les ingénieurs qui s’expatrient ne visent pas un meilleur salaire, mais veulent travailler là où l’innovation foisonne"

La souveraineté numérique passe-t-elle davantage par les infrastructures, les coalitions ou les investissements ?

Par l’investissement avant tout. La Corée du Sud vient d’annoncer un investissement de 1 000 milliards de dollars sur dix ans en matière d’IA, soit deux tiers de son PIB. Si la France suivait cette proportion, il faudrait investir environ 3 000 milliards de dollars. Cette intention peut créer un appel d’air : infrastructures, centres de recherche, universités et même talents. Les ingénieurs qui s’expatrient ne visent pas un meilleur salaire, mais veulent travailler là où l’innovation foisonne. L’Europe n’est pas encore un terrain de jeu suffisamment attractif, mais elle a tout pour le redevenir. À condition de penser plus grand que ses propres frontières.

Entre le modèle américain et le modèle chinois, il est possible de construire une troisième voie, notamment en s’arrimant au continent africain, pour disposer de la masse critique pour tester et déployer des technologies à grande échelle. Les géants américains et chinois ont tous démarré avec un solide soutien de leur gouvernement d’origine. La commande publique fera émerger nos champions, et renforcera la capacité d’export de ces innovations.

Y a-t-il une conviction commune autour de l’IA que vous ne partagez absolument pas ?

Il y en a plusieurs. Je ne crois pas que l’IA va remplacer l’humain, qu’elle décidera à notre place ou prendra le contrôle. Partons sur une analogie. Lorsque vous skiez sur une piste noire, la vitesse est à la fois votre ennemie et votre alliée. Trop rapide, et vous tombez, pas assez, et vous tombez aussi. Chacun doit trouver la vitesse à laquelle il se sent à l’aise selon son niveau de technicité. C’est exactement ce qui nous attend avec l’IA.

Propos recueillis par Léa Pierre-Joseph

 

À propos de Numeum :

Numeum est le syndicat patronal et la première organisation des professionnels du numérique en France. Membre de la fédération Syntec, qui constitue la deuxième branche représentative du Medef, il représente les entreprises de services du numérique (ESN), les éditeurs de logiciels, les plateformes et les sociétés d’Ingénierie et de Conseil en Technologies (ICT). Numeum rassemble près de 2 500 entreprises adhérentes qui réalisent 85 % du chiffre d’affaires total du secteur qui représente lui-même 70 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 670 000 collaborateurs en France.

Pour en savoir plus : www.numeum.fr