Philippe Rambach (Schneider Electric) : "L’IA intégrée aux offres d’efficacité énergétique permet entre 15 et 30 % de réduction de la consommation"
Décideurs. Pourriez-vous présenter le type de gouvernance IA choisi par Schneider Electric ?
Philippe Rambach. Le métier de directeur de l’IA s’apparente de plus en plus à une fonction d’architecte : architecte des usages, des priorités et de la gouvernance. La question n’est plus de "faire de l’IA", mais de la faire fonctionner partout, et surtout de la rendre capable de générer une valeur tangible tant pour l’entreprise que pour ses clients.
Pour y parvenir, Schneider Electric a choisi un modèle exigeant : un centre d’excellence en IA réunissant 350 experts répartis sur trois sites, associé à un maillage serré de référents métiers. Cette approche hybride, dite "hub-and-spoke", permet d’éviter l’écueil classique des grands groupes : l’éparpillement des initiatives et la multiplication des POC sans lendemain. Ici, chaque projet doit démontrer un impact concret, mesuré et suivi.
Depuis quatre ans que j’occupe le poste de Chief AI Officer (CAIO) du groupe, l’IA n’est plus un simple terrain d’expérimentation technologique, mais un instrument stratégique, pensé pour créer de la valeur mesurable et accompagner l’immense défi de la transition énergétique.
Quels sont les meilleurs appuis, internes et externes, du CAIO ?
Dans cette transformation, les alliés sont nombreux. Au sein de l’entreprise, deux groupes sont en première ligne : les experts métiers, garants de la pertinence des cas d’usage et indispensables à la diffusion des pratiques, ainsi que les experts de l’IA, qui transforment l’ambition technologique en solutions concrètes, fiables et industrialisables. Ils veillent également à la rigueur scientifique, à la qualité des modèles, mais aussi à leur capacité à passer à l’échelle.
"Lors du World Economic Forum 2026, Schneider Electric a été distingué par le programme MINDS (Meaningful, Intelligent, Novel, Deployable Solutions)"
La collaboration s’étend également au-delà des limites de l’entreprise. Schneider Electric revendique une stratégie multivendeurs et multi-LLM, un choix assumé pour éviter tout verrouillage technologique et préserver sa capacité d’innovation. L’entreprise collabore ainsi avec de grands hyperscalers, des éditeurs spécialisés, des start-up, ainsi qu’avec des partenaires académiques comme Hi! Paris.
Choisissez-vous de développer ou d’acheter différentes briques d’IA ?
Chez Schneider Electric, la ligne directrice reste immuable : la valeur d’abord. Lorsqu’une solution éprouvée existe déjà sur le marché, l’entreprise choisit de l’adopter afin de gagner en rapidité et en efficacité.
En revanche, dès que le besoin touche au cœur stratégique de son expertise — en particulier concernant l’optimisation énergétique ou les cas d’usage qui fondent sa différenciation technologique — Schneider Electric privilégie le développement interne. Cette approche hybride a conduit à la création d’une plateforme technologique d’IA propriétaire, devenue le passage obligé pour l’ensemble des projets. Celle-ci garantit une sécurité renforcée, une gouvernance cohérente et la réutilisation systématique de briques techniques communes, conditions sine qua non pour passer de l’expérimentation à l’industrialisation.
Embarquer les collaborateurs demeure un défi pour certaines entreprises. Comment avez-vous abordé ce virage ?
Contrairement aux appréhensions qui entourent parfois l’IA, l’accueil des collaborateurs a été largement positif. Schneider Electric bénéficie d’une culture d’ingénieurs, familiarisée avec les technologies avancées. Résultat : la majorité des collaborateurs utilisent Copilot régulièrement, et les assistants spécialisés en finance, supply chain ou engineering s’installent progressivement dans les routines professionnelles.
L’accompagnement est à la hauteur, allant des formations obligatoires aux webinaires, en passant par un accès à Coursera, des ateliers d’expérimentation, ainsi qu’une intégration directe de l’IA dans les outils existants pour éviter les frictions.
Quels cas d’usage de l’IA ont-ils engendré les meilleurs gains ?
Les bénéfices se mesurent désormais à grande échelle. Pour les clients, les solutions d’IA intégrées aux offres d’efficacité énergétique permettent de réduire la consommation de 15 à 30 %, avec jusqu’à 335 tonnes de CO₂ évitées chaque année dans certains projets européens et nordiques.
Cette approche a été reconnue au plus haut niveau : lors du World Economic Forum 2026, Schneider Electric a été distingué par le programme MINDS (Meaningful, Intelligent, Novel, Deployable Solutions), qui a récompensé deux de ses applications d’IA pour leur impact mesurable en matière d’optimisation énergétique et d’intelligence embarquée.
En interne, les effets sont tout aussi visibles. L’entreprise emploie l’IA au service de la relation client, en assistant ses agents pour produire des réponses plus rapides, plus fiables et plus homogènes sur l’ensemble des canaux. Elle accélère également le développement logiciel grâce à des outils de type Copilot, capables de suggérer du code, de détecter les erreurs et de libérer du temps pour des tâches à plus forte valeur ajoutée. Enfin, Schneider améliore la fiabilité de la planification industrielle en anticipant les besoins de production avec une précision accrue.
"L’enjeu n’est plus de courir après les modèles les plus spectaculaires, mais de rendre l’IA utile, fiable, responsable"
Comment envisagez-vous les prochains développements de l’IA ?
Dès lors que les cas d’usage doivent démontrer à la fois leur valeur business et leur frugalité, nous allons tendre vers une IA utile, responsable et ancrée dans le réel. L’enjeu n’est plus de courir après les modèles les plus spectaculaires, mais de rendre l’IA réellement utile, fiable et responsable. Grâce à une gouvernance solide, un ancrage métier constant et une vision tournée vers l’efficacité énergétique, Schneider Electric ambitionne de faire de l’IA non pas un simple outil de communication, mais un véritable accélérateur de transition.
Au fond, le rôle d’un directeur de l’IA n’est pas de parler d’IA, mais du business. C’est de démontrer, preuves à l’appui, que l’IA change déjà profondément la manière dont une entreprise opère et qu’elle peut aider à résoudre les défis les plus critiques de notre époque.
Propos recueillis par Alexandra Bui