La consommation audiovisuelle se recompose en profondeur. La généralisation de la vidéo à la demande transforme les usages et l’équilibre d’un modèle français longtemps structuré par la chronologie des médias. Entre pression concurrentielle, ajustements réglementaires et redéfinition des chaînes de valeur, l’écosystème doit désormais repenser ses projections.

La bascule de la consommation audiovisuelle de la télévision en direct vers des usages "à la demande", comme le visionnage en différé ou la VOD, s’accélère d’année en année. En 2024, ces nouvelles pratiques représentaient 38 % de la consommation vidéo en France, soit une progression de six points en seulement trois ans. Les prévisions de Médiamétrie et de l’Arcom annoncent que la moitié de la consommation se fera hors télévision linéaire d’ici 2027.

Une évolution des pratiques portée par les plateformes

Le marché de la vidéo à la demande s’est d’abord structuré en France autour d’offres nationales, comme celles de Canal+, d’Arte ou de M6, avant d’être dominé par les plateformes, principalement américaines, qui offrent de vastes catalogues à des tarifs compétitifs. Leur nombre d’abonnés n’a cessé de croître : plus de 10 millions pour Netflix en France, 7 millions chez Prime Video et aux alentours de 5 millions pour Disney+. L’essentiel de la croissance est capté par ce marché avec une progression de 47 % entre 2015 et 2024, façonnant les comportements entre logique de catalogue, binge-watching et accès multi-écrans.

Face à cette mutation, Canal+ a entrepris une transformation de son modèle, avec un positionnement hybride : chaîne premium, agrégateur d’offres comme Netflix, Disney+ ou OCS, et producteur de contenus. En parallèle, certaines plateformes, telles que Prime Video, avancent sur des terrains réservés à la télévision traditionnelle, notamment les shows TV et le sport en direct, qui constituent de puissants leviers d’abonnement et d’engagement.

Début 2025, Disney+ a négocié une nouvelle fenêtre de diffusion ramenée à neuf mois contre dix-sept auparavant

Chronologie des médias et exception culturelle française

En France, les fenêtres de diffusion des films après leur exploitation en salle de cinéma sont soumises à la chronologie des médias. Des règles précises fixent les délais entre chaque mode d’exploitation, qu’il s’agisse de DVD et Blu-ray, de télévision ou de VOD, et ce, en fonction du niveau de participation financière des diffuseurs à la production du film.

Ainsi, pour éviter une trop longue attente avant d’accéder à un film, chaînes et plateformes sont invitées à investir entre 20 et 25 % de leur chiffre d’affaires réalisé en France dans la création nationale. Cet engagement leur permet d’obtenir une meilleure place dans cette chronologie des médias. Celle-ci évolue et se réajuste régulièrement, en fonction des nouveaux usages et de l’arrivée de nouveaux acteurs dans le paysage audiovisuel.

Un modèle sous pression

Début 2025, Disney+ a négocié une nouvelle fenêtre de diffusion ramenée à neuf mois contre dix-sept auparavant, en contrepartie d’un engagement majeur : investir 25 % de son chiffre d’affaires en France dans la création française et européenne, et participer au financement d’au moins 70 films sur trois ans. Cette évolution marque un véritable changement d’échelle, avec un niveau d’investissement multiplié par quatre.

Ce nouvel accord fait de la firme aux grandes oreilles, la plateforme la plus attractive en termes de délai d’accès aux films. Seul le groupe Canal+, premier financeur du cinéma français, conserve un avantage supérieur, avec une fenêtre fixée à 6 mois, mais assortie d’obligations quatre fois plus élevées que celles de Disney+.

Cette reconfiguration n’a pas manqué de déclencher un bras de fer. Netflix et Prime Video restent soumises à des délais plus longs, respectivement de quinze et dix-sept mois, en raison d’investissements jugés insuffisants dans le cinéma français. Les deux plateformes américaines ont saisi la justice pour contester l’accord et réclament un alignement à douze mois, arguant que la chronologie actuelle pénalise leur capacité d’innovation, d’investissement et d’attractivité face à leurs concurrents.

Malgré ces tensions, la chronologie des médias joue toujours un rôle essentiel. La France demeure l’un des rares pays où les entrées en salle restent élevées : 181 millions en 2024, loin devant l’Allemagne avec 90 millions et 73 millions en Italie. Un succès qui s’explique en grande partie par ce dispositif, qui garantit un financement stable du cinéma et protège la salle comme cœur du modèle.

Sasha Alliel