En mettant la main sur le réseau UGC, Canal+ s’assure le contrôle de l’ensemble du circuit cinématographique, de la production jusqu’à la diffusion en salle et au-delà. Une concentration qui trouve sa pertinence face aux géants du streaming.

Tchi Tcha ! Le 16 octobre, Canal+ a officialisé sa prise de participation à hauteur de 34 % du capital d’UGC. L’acquisition de cette part minoritaire, est assortie d’une option lui permettant de prendre le contrôle d'UGC à partir de 2028.

UGC, l’autre créateur original de programmes originaux

L’Union générale cinématographique (UGC) est un groupe audiovisuel spécialisé dans l’exploitation de salles de cinéma. Il compte sept complexes en Belgique et 48 en France, dont le multiplexe parisien du Forum des Halles. Ce dernier accueille, à lui seul, près de 2,8 millions de spectateurs chaque année, soit le plus grand nombre d’entrées au monde. Le groupe est également présent dans la distribution, à travers sa branche UGC Distribution, avec un catalogue particulièrement diversifié. UGC a ainsi distribué des œuvres devenues cultes dont Le fabuleux destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet mais aussi les films de Leos Carax ou Terrence Malick. Dans un registre plus populaire, UGC a distribué les films à succès, Ducobu d’Elie Semoun ou encore Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?.

L’entreprise s’est également diversifiée dans la production, avec des filiales comme Itinéraire Productions à l’origine des séries HPI avec Audrey Fleurot et Oussekine ; Nabi Productions, productrice de Coexister de Fabrice Eboué, ou encore Aura Productions dédiée au digital. UGC détient également des parts à l’international, notamment dans Headline Pictures, chargée de l’adaptation britannique de la série Dix pour cent.

Back to the thirties

Cette volonté de rachat par le groupe Canal+ n’est pas sans rappeler les grandes manœuvres d’Hollywood dans les années 1930 et 1940. À cette époque, les Big Five (Paramount, RKO, MGM, Warner et 20th Century Fox) contrôlent l’ensemble de la chaîne de valeur : production, distribution et salles. Cette mainmise sur l’ensemble du processus, du script à la projection, leur permet de dicter la loi du marché, en imposant notamment le block booking, une pratique qui impose aux exploitants de louer des lots entiers de films pour obtenir les plus rentables. Ce modèle de concentration verticale sera démantelé par la Cour suprême américaine. L’arrêt United States vs Paramount Pictures (1948) met ainsi fin à la domination des Big Five, contraints de céder leurs réseaux de salles, au nom de la concurrence et de la diversité culturelle. Ironie de l’histoire : cette loi a été abrogée en 2020, mais aucun studio américain n’a encore tenté de reproduire le modèle.

La France, elle aussi, a connu ces intégrations verticales. Gaumont et Pathé ont longtemps été tout à la fois producteurs, distributeurs et exploitants. L’annonce du rachat d’UGC par Canal+ n’invente rien de nouveau, mais s’inscrit dans le contexte du streaming, réactivant un vieux réflexe de concentration du pouvoir culturel.

De nombreux exploitants peinent encore à trouver un modèle économique viable, pris entre le raccourcissement des fenêtres d'exploitation et la prédominance croissante des plateformes

Canal+ et tellement plus encore

Le montage du deal, qui prévoit une prise de participation de 34 % aujourd’hui, et un contrôle possible en 2028, est finement pensé. Il permet une intégration progressive tout en préservant une flexibilité indispensable dans un marché fragilisé par la pandémie. De nombreux exploitants peinent encore à trouver un modèle économique viable, pris entre le raccourcissement des fenêtres d'exploitation et la prédominance croissante des plateformes. Canal+ dispose déjà d’un réseau de salles en Afrique sous la bannière Canal Olympia. En devenant actionnaire d’UGC, Canal+ se hisserait au rang de troisième exploitant français, intégrant les 20 millions d’entrées par an du réseau UGC, l’équivalent de 15 % du marché national, et un catalogue frôlant les 10 000 titres (StudioCanal et UGC réunis).

À terme, Canal+ détiendrait près de 11 % du marché de l’exploitation à l’échelle nationale, une part qui permet de relativiser le risque de monopole. Toujours est-il que le rapport de force s’inverse clairement au profit des grands groupes intégrés, dans un écosystème fondé historiquement sur la pluralité des acteurs.

Concentration verticale : la véritable exception culturelle française ?

Les sociétés de cinéma françaises sont depuis longtemps familiarisées avec ce modèle d’intégration entre production et exploitation par rapport à leurs homologues américaines. Pathé en est l’exemple emblématique, à la fois comme maison de production et exploitant, gérant actuellement un réseau de 130 cinémas à travers l’Europe et l’Afrique. Plus récemment, l’entrée de la famille Saadé, propriétaire du groupe CMA-CGM, au capital de l’entreprise de Jérôme Seydoux, illustre l’intérêt croissant pour ce modèle intégré.

Pour Canal+, miser sur l’exploitation en salle traduit son ambition industrielle : bâtir un champion européen, capable de rivaliser avec Hollywood et les plateformes numériques.

Sasha Alliel