Spécialisé dans l’hébergement d’applications web, Platform.sh change de nom et devient Upsun. Son CTO, Fabien Potencier, revient sur cette évolution ainsi que sur la manière dont la start-up s’adapte aux changements générés par l’intelligence artificielle.
Fabien Potencier (Upsun) : "Les bots des grands modèles d’IA ne sont pas respectueux de l’étiquette d’internet"
Décideurs. Quelle est la spécialité d’Upsun ?
Fabien Potencier. Membre de la French Tech 120, Upsun a été créée il y a dix ans et compte aujourd’hui 300 collaborateurs répartis dans 40 pays. Mis à part un petit bureau à Paris, tout le monde travaille à distance. Notre métier consiste à simplifier la vie des entreprises en faisant en sorte que leurs services informatiques ne se préoccupent plus de l’infrastructure, mais seulement du service à leurs clients. Nous faisons de l’hébergement d’applications web à travers une offre intégrée, qui va de la gestion de l’environnement de ces applications à leur production.
Les entreprises disposent de nombreuses applications ?
Oui. Même des sociétés entre 1 000 et 5 000 personnes peuvent avoir des dizaines, voire des centaines d’applications web, dont seule une minorité s’avère critique (indispensable à l’activité, la sécurité ou la continuité d’une organisation, ndlr). Toutes ne sont pas gérées par l’IT. Des départements métiers ou support font appel à des prestataires, ce qui les conduit à traiter avec une diversité d’’interlocuteurs et de technologies. Upsun standardise à travers une seule solution l’ensemble des applications web de l’entreprise. Nous hébergeons n’importe quel type de services. Nous sommes également multicloud, c’est-à-dire que nos clients peuvent être hébergés tant chez Amazon AWS, Microsoft Azure que chez Google Cloud ou OVH.
Pourquoi les sociétés optent-elles pour la standardisation ?
Quand on développe une application qui n’est pas critique, on se dit que ce n’est pas grave qu’elle ne réponde pas aux mêmes standards que les autres. Mais elle peut grandir ou l’IT peut avoir besoin de la transférer à d’autres équipes. Standardiser facilite ces démarches. Cela permet également de simplifier la formation des nouveaux développeurs. Une seule solution est aussi égale à une seule facture, un seul support, des fonctionnalités similaires, quel que soit le langage utilisé, etc.
Comment vous différenciez-vous de la concurrence ?
Bien que des services multicloud existent, ils sont assez rares. Ensuite, nous sommes très attachés au respect de la conformité et de la sécurité, qui sont des enjeux majeurs, notamment pour des sites d’e-commerce ou liés à la santé. Nous proposons aussi une fonctionnalité unique qui permet de cloner les sites web en production, ce qui facilite le traitement des bugs.
Vous vous distinguez également sur l’IA. Expliquez-nous les enjeux.
Les grands modèles d’IA, comme OpenAI, disposent de bots qui viennent récupérer la donnée sur des sites internet afin d’entraîner leurs modèles. Le problème est que ces bots-là ne sont pas respectueux de l’étiquette d’internet. Par exemple, Google va chercher de la data, mais de façon raisonnée, en limitant le nombre de pages analysées. Les bots AI, eux, mènent des raids. Au lieu de parcourir une page toutes les cinq secondes, ils vont en regarder mille. Cela pèse sur le trafic des sites qui peuvent fonctionner au ralenti, voire être surchargés. Upsun est en capacité de mettre des protections pour interdire ces bots indésirables. Autre problème : un agent conversationnel qui donnerait une réponse obsolète à une question et serait challengé dessus peut aller sur le site d’un média trouver une réponse à jour. Cela fausse le trafic web du site du journal et la personne qui pose une question à l’agent n’ira pas directement sur le support média. Alors que les solutions cloud sont souvent des boîtes noires, Blackfire, société d’observabilité rachetée par Upsun il y a quatre ans, donne de la visibilité sur l’infrastructure, c’est-à-dire que les développeurs ont des informations permettant de savoir pourquoi un site est plus lent, s’il y a une attaque de bots, etc.
"En fonction des régions du monde où ils sont hébergés, les sites internet sont plus ou moins consommateurs de CO2"
Comment les entreprises peuvent-elles trouver un équilibre entre le fait d’être référencées par les LLM, d’utiliser l’IA, tout en protégeant leurs sites ?
C’est toute la question entre menace et opportunité. Il n’y a pas de réponse toute faite. Nos clients font des proofs of concept (réalisations expérimentales concrètes et préliminaires, ndlr) en intégrant des fonctionnalités d’IA dans leurs produits, comme les bots sur les sites web qui répondent aux questions clients. On peut imaginer un client discutant avec le site pour passer une commande.
Vous êtes également certifié B Corp depuis un an. Concrètement quelles sont vos actions pour l’environnement ?
Nous nous engageons à être transparents et à limiter l’empreinte carbone des sites hébergés chez nous. Nous pouvons calculer celle-ci et proposer des solutions afin de la réduire. En fonction des régions du monde où ils sont hébergés, les sites sont plus ou moins consommateurs de CO2. Cela dépend du mix énergétique du pays. La Suède est plus vertueuse que l’Australie, par exemple. Nous proposons à nos clients différentes options en fonction de leurs contraintes.
En septembre, Platform.sh devenait Upsun. Pourquoi ce changement de nom ?
Celui-ci correspond à un moment charnière pour l’industrie, mais aussi dans notre histoire. Le ".sh" n’était pas très appréhendable de l’extérieur (il est à l’origine une blague entre ingénieurs). Ce nouveau nom va faciliter notre expansion, puisque nous servons un marché plus important qu’à nos débuts où nous étions connus pour servir des sites de contenus ou de e-commerce. Le choix du nom s’explique également par une expression anglaise qui dit "follow the sun". Upsun accompagne ses clients 24 h/24h 7j/7j grâce à des équipes basées sur chaque fuseau horaire.
En 2022, Platform.sh levait 140 millions de dollars. Cet argent devait notamment servir à votre déploiement aux États-Unis. Où en est-il aujourd’hui et quelles sont désormais vos ambitions ?
Nous faisons environ la moitié de notre chiffre d’affaires en Europe et l’autre aux États-Unis. De gros clients comme Adobe nous font confiance pour héberger leur plateforme d’e-commerce. Nous visons un doublement de notre CA d’ici trois ou quatre ans grâce à de la croissance organique, mais aussi à travers des acquisitions qui pourront être réalisées avec l’argent de la levée de 2022.
Propos recueillis par Olivia Vignaud