Avec la course à l’IA, les entreprises peinent à anticiper le moment pour changer de matériel IT. Gabriel Ferreira, directeur technique France de la société Pure Storage, leader américain spécialisé dans le stockage sous forme de mémoire flash, nous livre ce changement de paradigme. 

Décideurs. Choisir de remplacer les équipements IT et dans quel timing incombe souvent aux DSI. En quoi est-ce difficile ?

Gabriel Ferreira. Les entreprises souhaitent stocker plus de data, plus longtemps, et ce sans interruption pour leurs utilisateurs. Des secteurs comme ceux de la banque ou encore du médical ont besoin de stocker des données critiques sur des temps très longs. La majorité des entreprises, pour des raisons d’efficacité et de charge de travail, partage cette problématique. Le bon stockage de la donnée devient de plus en plus incompatible avec un rythme lent de remplacement des équipements IT tous les 5 ans. 

Ce rythme, l’industrie et même les particuliers que nous sommes en avons hérité des fournisseurs américains, qui sont contractuellement obligés de maintenir du matériel informatique en état jusqu’à 5 ans après la fin de commercialisation. Depuis des dizaines d’années, les dirigeants, sans se poser de questions, se contentent souvent de renouveler leurs équipements IT, machines ou logiciels, tous les 5 ans par appel d’offre. 

Comment les dirigeants, en particulier les DSI, peuvent-ils changer la donne ? 

Remplacer son équipement informatique tous les 5 ans n’est ni pertinent ni soutenable. Le remplacement systématique entraîne des coûts de temps et financiers pour un produit identique, avec des déchets inutiles, mais aussi des interruptions de service majeures pour les clients. Les entreprises compétitives cassent ce rythme délétère. 

"Les DSI managers et responsables des données se tournent vers des modes de consommation adaptative des équipements IT"

Les DSI managers et responsables des données se tournent vers des modes de consommation adaptative des équipements IT. Il devient plus rassurant d’avoir des logiciels et matériels qui puissent évoluer sans limite dans le temps, au gré des technologies mais surtout en fonction des besoins. 

Certaines personnes perçoivent une opposition entre les objectifs de frugalité et les avancées technologiques. Qu’en est-il ? 

Beaucoup pensent, à tort, que mieux faire pour l’environnement coûtera plus cher. Dès lors que le matériel est remplacé au rythme des besoins, ces limitations changent. À besoin égal, l’entreprise ne se retrouvera plus dans l’obligation de remplacer entièrement un équipement. Leur mise à jour n’intervient que pour ajouter plus de performance ou de capacité, avec l’intégration ou le remplacement de composants au sein du hardware, par exemple. La démarche va au-delà de l’écoconception jusqu’à la fabrication d’un produit.

Un parallèle pertinent serait celui d’un propriétaire de voiture électrique, qui, quelques années après l’achat du véhicule, déciderait de ne remplacer que le moteur. Ce type d’usage, que nous appelons "Evergreen", limite l’impact environnemental, les coûts et les interruptions majeures perturbatrices de l’expérience client. 

Selon vous, comment s’envisage l’investissement dans un nouvel équipement informatique ?

À force de remplacements successifs, le client n’a plus cette notion de fin de vie du matériel. Plutôt que de se projeter immédiatement à 5 ou 10 ans sur ses besoins, il a la liberté de consommer comme il le souhaite et sans limite de temps. Il détermine avec nous un abonnement sur 12 mois, au sein duquel nous livrons de l’équipement sur site ou encore du logiciel. 

"Pour préserver cette prédictibilité technologique et économique, nous engageons notre responsabilité de limiter la consommation de nos systèmes et fixons des pénalités de dépassement"

Les entreprises revoient leur consommation à la hausse ou à la baisse. Elles savent combien, au maximum, un même équipement coûtera ou prendra d’espace. Pour préserver cette prédictibilité technologique et économique, nous engageons notre responsabilité de limiter la consommation de nos systèmes et fixons des pénalités de dépassement.

Au sein de datacenters, technologie et frugalité s’opposent encore. Pour quelles raisons ? 

L’essor de l’IA a lancé une course entre les grands clusters. Pour traiter plus de données, les fournisseurs proposent des cartes GPU ("Graphics Processing Unit") particulièrement énergivores. À tel point que ces GPU ne sont plus compatibles avec les datacenters. Les datacenters sont construits avec une certaine capacité de refroidissement et en fonction d’un certain nombre de kilowatts par mètre carré. 

Tout simplement, un bâtiment qui peine à dissiper l’air chaud accueillera forcément moins de GPU. Ou encore, avec des cartes trop consommatrices d’énergie, les entreprises se retrouvent à ne pouvoir occuper que 10 % de leurs datacenters. Pour cette raison, la construction de nouveaux datacenters se conjugue maintenant avec celle des centrales nucléaires. On est loin des notions d’écoconception. 

De quelle manière peut-on contourner ces limites ? 

Dès les années 2010, nous nous sommes investis dans le stockage sous forme de mémoire flash SSD (Solid State Drive). D’une part, nos cartes sont denses. Avec la même capacité de stockage, on passe de la taille d’une armoire à celle d’un smartphone. D’autre part, les circuits opèrent à 35°C et tolèrent mieux l’humidité et les vibrations. Cela confère un avantage pour des applications militaires, dans des lieux en mouvement, ainsi que dans la gestion des données stockées à proximité des serveurs. 

Revenons à la problématique d’espace des datacenters. Il ne s’agit plus de construire toujours plus de bâtiments pour mutualiser le refroidissement et l’acheminement de l’électricité. Les entreprises installent sur site des serveurs flash, à proximité de leurs datacenters sans pour autant modifier ces derniers. Cette unité supplémentaire de stockage pourra être revue et adaptée en fonction des besoins. De plus en plus d’entreprises sauteront le pas dans la prochaine décennie. Ce virage, en matière d’écoconception et d’adaptation du stockage informatique, commence à se démocratiser également sur le cloud public.

Propos recueillis par Alexandra Bui