Le trentenaire dirige ce lieu emblématique du soft power français. Sa mission ? Préserver l’héritage sans sombrer dans les clichés et la naphtaline. Un pari, pour l’heure, réussi.

Le Moulin Rouge s’impose comme l’une des "marques lieux" les plus célèbres au monde. Pourtant, son directeur général Jean-Victor Clérico cultive la discrétion. "C’est une question d’éducation", explique celui à qui l’on a transmis dès l’enfance "les valeurs du travail, de l’humilité et l’importance de mettre en avant les collaborateurs".

Quatrième génération

D’aussi loin qu’il se souvienne, Jean-Victor Clérico a "toujours grenouillé dans le monde du cabaret". Rien d’étonnant, son père, son grand-père et son arrière-grand-père dirigeaient le célèbre établissement du boulevard de Clichy. Si ce représentant de la quatrième génération a repris le flambeau, ce n’était pas prévu. Après des études de finance en école de commerce et un début de carrière dans le conseil, il aspire à un métier plus concret, si possible à l’étranger. Diplômé de Neoma, il prend la direction de Singapour.

Nous sommes en 2013 et l’entreprise familiale le rattrape. Le groupe souhaite monter un spectacle à Macao. À lui d’implanter le projet sur place. Malgré près de deux ans de travail, il ne voit finalement jamais le jour ; mais le virus du Moulin Rouge est inoculé. En 2015, il rejoint la maison mère à Paris, devient secrétaire général puis codirecteur général en 2018 – la gouvernance est à deux têtes, un DG venant de la famille Clérico et un DG externe. Entre les attentats de Paris, la crise des Gilets jaunes et le Covid, les premiers pas sont difficiles.

Le groupe accueille 600 000 spectateurs chaque année

Tradition et modernité

Par chance, le groupe se révèle aussi structuré que résilient. Jean-Victor Clérico et ses équipes développent l’entreprise en respectant l’équilibre entre préservation de l’héritage et modernité. Parmi les grandes innovations, l’internalisation, en 2015, de l’offre de restauration qui était jusque-là sous-traitée. Un pari gagnant puisque l’établissement garde son volume de 400 couverts par jour, tout en voyant sa qualité récompensée par le guide Gault&Millau.

Parmi les autres nouveautés, le développement de La Machine du Moulin Rouge, un lieu que le dirigeant qualifie de "jeune et pluriculturel", l’ouverture d’un bar à cocktail ou le rachat en 2024 du cabaret La Nouvelle Eve. Concernant les spectacles, le groupe travaille à des projets immersifs mêlant réalité augmentée et projection sensorielle. "La partie artistique est gérée par mon père", précise Jean-Victor Clérico.

Poids économique trop méconnu

Le groupe a les moyens de ses ambitions et peut se reposer sur de solides atouts : 100 millions d’euros de chiffre d’affaires, 500 collaborateurs, dont une troupe permanente de 100 artistes, des compétences pointues et uniques dans certains métiers clés (bottiers, plumassiers, couturiers ou encore brodeurs). Ces spécialistes contribuent à faire tourner une machine capable de produire 670 spectacles chaque année et d’accueillir 600 000 spectateurs, dont 60 % venus de l’étranger.

Lucas Jakubowicz