Fondateur et maître de chai de la Maison Ferrand, Alexandre Gabriel n’a jamais cessé d’expérimenter, d’innover et de partager. Il nous parle de sa passion absolue pour les spiritueux.

Décideurs. Qu’est-ce qui, selon vous, définit l’esprit de la Maison Ferrand ?

Alexandre Gabriel. Deux choses : les gens et la mission. Nous formons tous une grande communauté de passionnés, des femmes et des hommes qui se lèvent chaque matin pour créer des spiritueux d’exception. Nous travaillons ensemble depuis des années, parfois des décennies, et il existe une vraie solidarité entre nous. Une chose est certaine : si un Ferrand a un souci à l’autre bout du monde, un autre viendra toujours l’aider. Cette fraternité, c’est l’âme même de Maison Ferrand. Quant à notre mission, elle est de produire des spiritueux qui procurent une émotion vraie, et qui relient les gens entre eux.

Vous parlez souvent du spiritueux comme d’un "art populaire". Que voulez-vous dire ?

Contrairement à ce que certains croient, le spiritueux n’a jamais été un produit élitiste. Au contraire, c’est un art populaire, au sens noble du terme. Partout dans le monde, chaque région a sa propre expression : le calvados en Normandie, la fine en Bourgogne, le rhum à la Barbade… C’est un patrimoine vivant. Et puis, le spiritueux, c’est aussi un moment de partage. Quand on se retrouve autour d’un verre, on parle, on se rencontre. J’aime dire aux jeunes : laissez tomber vos téléphones et allez boire un cocktail dans un bar. Vous y rencontrerez des tas de gens. Vous verrez, la conversation, c’est la plus belle des distillations !

Maison Ferrand est aujourd’hui présente dans plus d’une centaine de pays. Comment parvenez vous à conserver votre âme d’artisan ?

En restant fidèle à nos valeurs. Par exemple, je ne me suis jamais versé de dividendes : chaque centime est immédiatement réinvesti dans la recherche, les hommes, les outils. Ce qui compte, c’est la qualité, pas la taille. Nous fabriquons encore nos alambics à la main, en cuivre frappé, pour obtenir une meilleure conductivité thermique. Nous cultivons nos vignes à Cognac ainsi que nos genévriers pour le gin Citadelle. Nos champs de cannes à sucre sont à la Barbade et en Jamaïque. En fait, je crois que c’est dans la terre que tout se joue. C’est ce lien au vivant qui donne leur vérité à nos spiritueux. Et puis, nous avons la chance d’avoir une équipe incroyable : 300 personnes dans le monde, toutes animées par la même passion. Cette cohésion fait la différence. Quand un produit reçoit un prix international, ce n’est pas une victoire personnelle : c’est le fruit d’un travail collectif.

Vous travaillez aussi beaucoup sur la transmission. Pourquoi est-ce si essentiel pour vous ?

Parce que ce métier ne vaut rien s’il n’est pas partagé. Nous formons sans cesse de jeunes distillateurs, des tonneliers, des artisans. J’aime qu’ils posent des questions, qu’ils bousculent les certitudes. L’innovation naît de la curiosité. J’aimerais que la jeune génération comprenne qu’un spiritueux, c’est d’abord un produit vivant qui raconte une histoire : celle d’une terre, d’un climat, d’un geste.

Enfin, quel est votre plus grand rêve pour les années à venir ?

Que la France redécouvre le cognac. C’est un spiritueux extraordinaire, trop souvent associé à l’export. Il fait partie de notre patrimoine gastronomique, au même titre que le vin ou le fromage. Et plus largement, je veux continuer à transmettre cette idée qu’un spiritueux, c’est un lien, une émotion, une culture. Le monde a besoin de ces moments partagés, de ces instants d’humanité. C’est cela, pour moi, la vraie alchimie.

Propos recueillis par Laurent Fialaix