Fondée en 1989 par Alexandre Gabriel, Maison Ferrand est de ces entreprises qui incarnent à elles seules l’art de vivre, entre respect des traditions et un regard résolument tourné vers l’avenir. Zoom sur ce trésor de la Charente devenu une référence internationale.

À Ars, près de Cognac, dans le magnifique château de Bonbonnet, la Maison Ferrand cultive depuis plus de trois décennies une approche singulière de la distillation : respect du terroir, précision artisanale, recherche incessante d’innovation. C’est ici, en pleine nature charentaise, que naissent des spiritueux désormais reconnus dans plus d’une centaine de pays. Cognacs et rhums allient la pureté des traditions ancestrales à l’audace de la modernité. Mais revenons aux origines… Ici, tout commence par un coup de foudre.

À la fin des années 1980, en visite dans la région, Alexandre Gabriel, fraîchement diplômé d’une école de commerce, découvre ce domaine et son histoire séculaire. Immédiatement, le lieu l’émerveille : des vignes plantées depuis 1630, et surtout une atmosphère d’un autre temps. "J’ai immédiatement ressenti la force du lieu, la vérité du terroir", confie-t-il encore aujourd’hui. À 25 ans, il décide donc de reprendre la propriété, animé par une conviction : "Un grand spiritueux doit être l’expression de son terroir."

Un pari insensé, en réalité… une révolution !

Aussitôt, Alexandre Gabriel entreprend de réveiller l’âme endormie du domaine, et de redonner vie aux alambics et aux savoir-faire oubliés. Il s’entoure d’artisans, de tonneliers, et apprend les gestes d’autrefois, ceux qui révèlent les subtilités du fruit et la noblesse du bois. Très vite, la Maison Ferrand se distingue par la finesse de ses cognacs, issus de la Grande Champagne, qui produit les plus fines eaux-de-vie de cognac de la région. Mais l’entrepreneur – devenu maître de chai – a l’esprit curieux, inventif. Libre, aussi. Les contraintes strictes de l’AOC Cognac laissent les alambics inactifs plusieurs mois par an. Il décide de leur redonner vie autrement. C’est ainsi qu’en 1996, naît Citadelle, le premier gin français, élaboré à partir d’une distillation lente et naturelle, avec des méthodes artisanales. Un pari fou pour l’époque. "Nous voulions retrouver l’esprit originel du gin, celui des alchimistes", explique-t-il.

Un jour, à la télévision, Ferran Adrià, le grand chef catalan, considéré comme l’un des meilleurs chefs au monde et à l’origine de la cuisine moléculaire, a créé un gin-tonic à partir d’une bouteille de Citadelle en précisant que ce gin-tonic était un "acte gastronomique"

Après des années d’efforts et de négociations avec les douanes, Citadelle Gin est lancé. Le succès sera planétaire. Un jour, à la télévision, Ferran Adrià, le grand chef catalan, considéré comme l’un des meilleurs chefs au monde et à l’origine de la cuisine moléculaire, a créé un gin-tonic à partir d’une bouteille de Citadelle en précisant que ce gin-tonic était un "acte gastronomique". Aussitôt, Citadelle a éveillé l’intérêt des Espagnols. Peu de temps après, un article du New York Times a achevé de convaincre les distributeurs américains, jusque-là un peu frileux… Le monde découvre alors ce gin à la Française, élaboré avec la même exigence qu’un grand vin.

Des Caraïbes jusqu’à Cognac, des œuvres d’art liquides…

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Portée par cette reconnaissance internationale, la Maison Ferrand poursuit son exploration. En 1999, Alexandre Gabriel s’aventure dans l’univers du rhum, qu’il souhaite réhabiliter en lui rendant sa dimension artisanale et son identité d’origine. Ainsi naît la marque Plantation (devenu récemment Planteray), un hommage aux rhums historiques des Caraïbes, de la Jamaïque à la Barbade en passant par Cuba et Trinidad… Leur secret ? Une technique unique : le double vieillissement. Vieillis d’abord sous les tropiques dans des fûts de bourbon, les rhums traversent ensuite l’Atlantique pour poursuivre leur maturation à Cognac, d’anciens fûts de cognac, ou des fûts de chêne français ayant contenu du cognac. Ce dialogue permanent entre climats, bois et cultures donne alors naissance à des spiritueux d’une profondeur inédite, véritables œuvres d’art liquides.

Une approche profondément humaniste de la distillation

Au fil des ans, Maison Ferrand est devenue une référence incontournable dans le monde des spiritueux haut de gamme. Et son maître de chai reste plus que jamais fidèle à une approche profondément humaniste : la transmission, le respect des matières, la patience du temps long. "Nous lançons tous les ans des collections de millésimes, des Single Casts aussi. J’ai créé un curaçao, un gin rouge, et nous proposons des liqueurs de fruits. Les spiritueux ont chacun leur personnalité, comme un chablis ou un sauternes peut avoir la sienne. Sauf que, pour les spiritueux, l’empreinte des femmes et des hommes qui les font y est toujours très présente. Je ne sais plus quel poète disait que le rôle de l’artiste était de "gourmandiser la nature" ; cela s’applique parfaitement aux distillateurs de rhum ou de cognac. La nature et la culture se conjuguent pour offrir ce qui constitue, selon moi, l’un des derniers arts populaires." Populaire et plus vivant que jamais.

"Notre rhum Planteray Cut & Dry a été élu meilleur nouveau spiritueux au monde lors des Spirited Awards® 2025 organisés à La Nouvelle-Orléans "

Pour preuve, 2025 aura été une année riche en événements pour la Maison Ferrand. À la clé, quelques grandes nouveautés et une moisson de récompenses internationales. "Notre rhum Planteray Cut & Dry a été élu meilleur nouveau spiritueux au monde lors des Spirited Awards® 2025 organisés à La Nouvelle-Orléans. Pour une maison indépendante comme la nôtre, c’est une immense fierté. C’était même irréel ! Tous ces prix reçus au fil des années récompensent des années de travail silencieux, de patience et de passion." Du travail, il en fallut beaucoup pour mettre au point ce rhum élaboré à la Stade’s West Indies Rum Distillery (que l’on nomme la SWIRD), l’une des plus anciennes distilleries de la Barbade dans la mer des Caraïbes.

Quatre années de développement et près d’une centaine d’essais de recettes auront été nécessaires avant de pouvoir décrocher le Graal ! "Au-delà des médailles, ce qui me touche, c’est la reconnaissance de nos pairs : des barmen, des restaurateurs, des artisans. Ce sont eux qui vivent nos produits et les partagent avec le public. Pour moi, c’est leur regard qui compte le plus !", ajoute Alexandre Gabriel qui peut se vanter d’un deuxième Award : celui de « ­Meilleure attraction touristique au monde », pour la distillerie de Citadelle Gin. Remise lors de la cérémonie des World Drinks Awards qui s’est tenue à Londres en juin dernier, la récompense vient couronner l’ouverture du château de Bonbonnet au public. Depuis le printemps 2024, promenades dans les champs de genévriers et dans l’orangeraie, démonstrations de distillation dans les alambics en cuivre et ateliers de mixologie et offre de dégustation sont autant d’occasions de vivre une véritable immersion dans l’univers du gin haut de gamme.

Une amplitude florale et pâtissière

Et ce n’est pas tout… Alors qu’une nouvelle édition limitée de son livre coécrit avec l’historien de spiritueux Matt Pietrek, consacré aux techniques du rhum de la British Navy (The Rum Never Sets - 300 Years of Royal Navy & London Dock Rum, paru aux éditions Wonk Press) est disponible depuis peu, un nouveau rhum Planteray baptisé "Mister Fogg Sail N° 2" vient d’être lancé.

Quant à la toute nouvelle gamme "Stade’s", elle rend hommage à un pionnier de la distillation. "Stade’s est un clin d’œil à un génie oublié, un ingénieur allemand du XIXe siècle qui a inventé des alambics révolutionnaires avant de s’installer à la Barbade. Nous avons racheté la distillerie qu’il a créée. Deux premiers rhums ont été produits : Vulcan et Fusion, nés de la combinaison du jus de canne à sucre et de la mélasse. Ce mariage donne une amplitude gustative fascinante, à la fois florale et pâtissière. C’est exactement ce que j’aime : le respect du passé et l’audace du présent."

Laurent Fialaix