En 2024, une banane scotchée à un mur par Maurizio Cattelan s’est vendue 6,2 millions d’euros, tandis qu’en 2017, un tableau attribué à Léonard de Vinci a battu le record avec 450,3 millions d’euros. Pourtant, en 2023, le prix moyen d’une œuvre était de 20 000 euros. Qu’est-ce qui explique de telles disparités ? Comment évaluer réellement une œuvre d’art ?

La cote : un indice pour valoriser l’œuvre d’un artiste

Dans le domaine de l’art, la cote est l’indice qui évalue le prestige d’un artiste et permet d’estimer la valeur de ses œuvres. En règle générale, plus l’artiste est renommé, plus sa cote est élevée, et donc le prix estimé de ses œuvres. Pour déterminer la cote d’un artiste, le marché de l’art peut se diviser en deux segments : d’une part, le marché des ventes aux enchères d’œuvres d’art de seconde main – alors la cote de l’artiste est largement influencée par l’historique des ventes ; d’autre part, les galeries d’art, où la cote de l’artiste doit encore être construite, en particulier s’il s’agit de ses premières œuvres à être mises en vente. La cote d’un artiste repose alors sur plusieurs critères déterminants :

• son parcours artistique, sa formation, ses origines ;

• les courants artistiques populaires, les sujets traités ;

• le temps consacré à ses œuvres, leur taille, les matériaux utilisés ;

• la demande et la rareté de ses œuvres ;

• sa participation à des foires internationales et sa présence dans des événements majeurs du marché ;

• les achats institutionnels, qu’ils proviennent de collections publiques ou de mécènes privés ;

• son impact dans l’histoire de l’art et la manière dont son travail est perçu à long terme ;

• les ventes effectives de ses œuvres et les prix pratiqués.

Les résultats des maisons de ventes sont publics. Cependant, le marché reste opaque du côté des galeries et des ventes privées. Il est également important de prendre en compte que lors de la vente d’une œuvre, le prix affiché inclut souvent des frais de vente qui varient généralement entre 12,5 et 30 %. Ces frais peuvent donc faire fluctuer considérablement le montant final. Ainsi, la cote est avant tout subjective et extrêmement fluctuante. Sans norme officielle, elle reflète la valeur attribuée à un artiste à un instant donné. Cette subjectivité la rend particulièrement sensible à la spéculation, pouvant ainsi entraîner des envolées de prix spectaculaires.

Comment certains prix atteignent-ils des sommets ?

Les prix exorbitants concernent principalement des acquisitions réalisées par des collectionneurs fortunés, souvent en quête de trophées symbolisant leur réussite. Ces œuvres ne sont pas seulement perçues comme un investissement financier, mais aussi comme un marqueur de prestige. Dans ce contexte, le prix devient un symbole de distinction : plus une œuvre est onéreuse, plus son prestige est grand.

Or, la cote d’un artiste repose sur le montant que les acquéreurs sont prêts à débourser pour posséder l’une de ses œuvres. Avec l’augmentation du nombre de milliardaires, la demande pour les artistes dits "bankable" – c’est-à-dire ceux dont la valeur est perçue comme stable ou croissante – s’intensifie, tandis que leur nombre, lui, demeure limité, ce qui alimente la surenchère et fait grimper les prix.

Un autre facteur expliquant les prix vertigineux est la manipulation des enchères, un phénomène connu sous le nom de "shill bidding". Il s’agit de la pratique par laquelle un complice du vendeur surenchérit sur une œuvre pour en faire monter artificiellement le prix et ainsi gonfler la valeur de l’artiste et des œuvres similaires. Le marché de l’art étant moins régulé que d’autres marchés financiers, de telles pratiques sont possibles. Enfin, les galeries, les collectionneurs et même les artistes jouent un rôle clé dans l’inflation des prix, usant de stratégies promotionnelles pour faire grimper la valeur des œuvres. En 2018, l’œuvre La Fille au Ballon de Banksy, adjugée à 1,185 million d’euros, s’autodétruit immédiatement après la vente, provoquant un immense retentissement médiatique. Ironiquement, alors que l’artiste entendait dénoncer la spéculation, cette œuvre partiellement endommagée, rebaptisée Love is in the Bin, est revendue en 2021 pour 21,8 millions d’euros.

Une boussole incertaine pour les acquisitions ?

Depuis la période post-Covid, le marché de l’art a connu une phase de contraction, marquée par une correction des prix qui avaient atteint des niveaux astronomiques. Prenons l’exemple de l’art africain, et plus particulièrement des œuvres d’Aboudia Diarrassouba, artiste américano-ivoirien, dont les créations se vendaient à plus de 500 000 $ en 2022. En 2023, le montant de ses ventes aux enchères a été divisé par quatre2. Cet exemple illustre parfaitement que la cote d’un artiste ne dépend pas seulement de son parcours individuel, mais aussi du contexte économique global, qui influence directement l’appréciation des œuvres. Il apparaît alors que la cote d’un artiste, loin d’être une donnée fixe et fiable, reste profondément influencée par des facteurs extérieurs. En effet il est impossible de mesurer avec précision la valeur intrinsèque d’une œuvre qui est fondée sur des perceptions sociales et des opinions collectives. Cependant, l’acquisition d’œuvres d’art peut offrir d’autres rendements significatifs : les plaisirs esthétiques et émotionnels que l’art procure. Cela démontre clairement que, pour la plupart des acquéreurs, l’achat d’art ne repose pas uniquement sur des critères financiers. L’art, avant d’être un investissement, est une forme d’expression et un vecteur d’émotions. Ceux qui se lancent dans l’achat d’œuvres doivent en avoir pleinement conscience, car les fluctuations de prix et les risques de spéculation font partie intégrante de ce marché. Finalement, il devient aussi crucial de s’entourer d’experts pour encadrer et sécuriser ses acquisitions. 

Par Jean-François-Fliti, cofondateur d'Art et Finance


1 Artprice.com, Le marché de l’art en 2023.

2 Artprice.com, État des lieux du marché de l’art africain.