En plus d’officialiser sa candidature en 2027, Marine Le Pen vient d’apporter une innovation dans notre vie politique : elle formera un "ticket" avec Jordan Bardella programmé pour Matignon. Un procédé qui ressemble fort à une présidentielle américaine. Cela permet de "ratisser large" mais aussi d’officialiser certaines différences. L’Histoire le prouve.
Marine Le Pen et le "ticket gagnant" : vers une américanisation de la présidentielle
7 juillet, la cour d’appel a rendu sa décision dans l’affaire des assistants parlementaires : rien n’empêche juridiquement Marine Le Pen de se présenter une quatrième fois à la présidence de la République. Désormais, la décision ne dépend plus que d’elle-même. Se présentera-t-elle ? Renoncera-t-elle au profit du "Plan B" Jordan Bardella mieux placé, pour le moment, dans les sondages ?
Invitée du 20 heures de Gilles Bouleau sur TF1, elle annonce sa décision devant près de 7 millions de téléspectateurs : Elle sera bel et bien candidate en 2027. Un passage est central dans son intervention.
Avant même le début officiel de la campagne, la députée du Pas-de-Calais annonce que Jordan Bardella sera son premier ministre en cas de victoire. À elle l’Élysée ; à lui Matignon. "Nous sommes complémentaires, moi à ce rôle éminent de présidente de la République et Jordan, au rôle non moins éminent de premier ministre qui nécessite beaucoup de volonté et d’énergie. Je pense que ce couple politique que nous formons peut changer les choses et représenter un nouveau souffle", détaille-t-elle.
Un petit air de présidentielle américaine
Cette manière de procéder, inhabituelle dans l’histoire politique française, ressemble à la tradition politique américaine. Avant chaque début de campagne, le candidat à la Maison-Blanche annonce le choix de son vice-président. Dans le jargon, on appelle cela un "ticket". Or, Marine Le Pen reprend mot pour mot ce terme dans son interview accordée à TF1 : "Nous avons des solutions, ce binôme est gagnant, c’est même un ticket gagnant".
Dès le 8 juillet, le duo s’est mis en scène à La Flèche, ville sarthoise gagnée par le RN aux dernières municipales. Pour l’occasion, Marine Le Pen a asséné : "Nous entrons tous les deux dans cette campagne présidentielle". Point intéressant, le terme "ticket" est employé avec la même arrière-pensée politique que les républicains ou les démocrates outre-Atlantique.
Avant chaque début de campagne, le candidat à la Maison-Blanche annonce le choix de son vice-président. Dans le jargon, on appelle cela un ticket. Or, Marine Le Pen reprend mot pour mot ce terme dans son interview accordée à TF1 : "Nous avons des solutions, ce binôme est gagnant, c’est même un ticket gagnant"
En campagne, ces deux partis doivent "ratisser large". La personne qui brigue la présidence doit donc former un ticket avec un second responsable au profil différent. Parmi les cas les plus emblématiques citons John Kennedy en 1960. Jeune, catholique, issu d’une famille patricienne de la côte Est, il a pris pour colistier Lyndon Johnson, protestant texan propre à rassurer l’Amérique profonde et populaire.
Autre exemple révélateur, l’élection de 2008. Côté démocrate, le jeune universitaire métisse et peu expérimenté Barack Obama s’est présenté aux côtés de Joe Biden, élu national depuis 1973. Dans le camp adverse, John McCain, au profil "austère", incarnation de la ligne modérée des républicains a fait liste commune avec la très conservatrice et atypique élue d’Alaska Sarah Palin.
Même procédé plus récemment avec Kamala Harris. Cette femme californienne, métissée, issue d’une famille d’universitaires avait besoin d’un profil plus "classique" à ses côtés. Son équipe de campagne a opté pour Tim Walz, luthérien élu dans le Minnesota. De même, en 2019, lorsque Donald Trump a remporté à la surprise générale la primaire républicaine, son profil de candidat était atypique : New-Yorkais, sans expérience politique, hors système, n’ayant pas sa langue dans sa poche, peu investi dans la religion. Il a donc eu la sagesse de se lancer dans la course avec son miroir opposé Mike Pence, devenu vice-président.
Les exemples pourraient se multiplier mais l’essentiel est là : un ticket permet d’unir des profils divers. Cela signifie de facto que Marine Le Pen et Jordan Bardella sont complémentaires, certes, mais aussi différents.
Un ticket permet d’unir des profils divers. Cela signifie de facto que Marine Le Pen et Jordan Bardella sont complémentaires, certes, mais aussi différents
L’officialisation des différences
Sur le papier, il y a entre les deux l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette entre les deux. Mais est-ce vraiment le cas ?
Marine Le Pen fait merveille dans l’électorat populaire. En 2022, elle a ainsi atteint 36% chez les ouvriers et les employés. En revanche, elle n’est qu’à 12% chez les cadres et 17% chez les retraités. Or, Jordan Bardella, populaire dans le "pré carré" de Marine Le Pen, fait bien mieux dans les catégories où elle est à la peine. Ainsi, lors du dernier scrutin européen, il obtient la première place chez les 60-69 ans, récoltant 34% de leurs suffrages, loin devant le bloc central - 16% seulement -. Même tendance chez les cadres où Jordan Bardella fait jeu égal avec la liste PS-Place publique : 20%.
Si la mise en avant du trentenaire permet de rallier au RN une partie des cadres et des "boomers", c’est idéal. D’autant plus dans un pays où la moitié des électeurs ont plus de 50 ans. Sur le plan idéologique, Jordan Bardella est perçu comme plus libéral et pro-business. De quoi séduire les CSP + ? Enfin, si le nom "Le Pen" peut continuer à faire trembler certains, la mise en avant de l’eurodéputé est susceptible de lever certaines craintes.
En filigrane, se dessinent deux lignes politiques : Marine Le Pen est populiste, expérimentée, étatiste. Son cadet apparaît plus libéral économiquement, apporte un vent de renouveau et peut attirer la droite traditionnelle. Reste à savoir si ces différences constitueront un "boost" ou rendront l’idéologie incertaine et illisible. Tout en faisant apparaître deux "clans" au sein du parti.
Pour pouvoir gouverner, il lui faut une majorité. Pour le moment, le bloc de "droite radicale" compte 140 députés - 122 au RN, 18 chez son allié UDR -. La majorité étant à 289 sièges, il lui faudra plus que doubler son nombre d’élus au Palais-Bourbon
Un simple procédé rhétorique
Gardons également à l’esprit qu’une victoire de Marine Le Pen en 2027 ne signifie pas forcément la présence sur le long terme de Jordan Bardella à la tête d’un gouvernement. Sitôt après sa potentielle victoire, la néo-présidente devra dissoudre l’Assemblée nationale.
Pour pouvoir gouverner, il lui faut une majorité. Pour le moment, le bloc de "droite radicale" compte 140 députés - 122 au RN, 18 chez son allié UDR -. La majorité étant fixée à 289 sièges, il lui faudra plus que doubler le nombre de ses élus au Palais-Bourbon. Rien n’indique, donc, que le ticket puisse faire long feu.
Lucas Jakubowicz