La situation budgétaire de l’Hexagone est telle que les Français se déclarent prêts à des mesures fortes. Avis aux adeptes de la "lutte des classes", la profession ou le niveau de revenus ne jouent pas un rôle fondamental.
Travail, retraites, impôts… Cadres et patrons, des Français comme les autres ?
L’élection présidentielle approche à grands pas et les principaux candidats déclarés commencent à esquisser leur programme économique, notamment en matière de finances publiques et de pouvoir d’achat.
S’ils mesurent la gravité de la situation, ils hésitent pour le moment entre deux lignes : préserver notre modèle social traditionnel ou engager un tournant résolument libéral. La première risquerait de creuser le déficit et de faire stagner le pouvoir d’achat. La seconde, jugée clivante par les états-majors, pourrait braquer les électeurs et susciter des manifestations massives en cas de mise en œuvre.
Quelle orientation paraît la plus plausible pour 2027 ? Les candidats devraient, pour paraphraser Tancrède Falconeri dans le film Le Guépard, recourir à une ficelle sémantique bien connue : "Tout change pour que rien ne change". C’est-à-dire de grands discours, mais des réformettes. "La situation est grave, mais les Français ne sont pas prêts. Et il faut bien être réélu", penseront ils probablement.
L’étude "Les Français et les idées libérales", réalisée par l’Ifop pour Les actifs anonymes, bouleverse les certitudes. Selon ce rapport publié mi-avril, les Français semblent prêts à remettre en cause certaines habitudes. Le sondage aborde des questions macro-économiques comme les pistes de lutte contre la dette publique ou l’inscription dans la Constitution d’un budget en déficit. Il se penche également sur les revenus du quotidien : faut-il alléger les prélèvements obligatoires pour augmenter les salaires ? Le revenu des actifs doit-il être supérieur à celui des retraités ?
La plupart des réponses vont à l’encontre des idées reçues. Point intéressant, si le clivage gauche-droite joue un peu, il n’existe guère de différences entre cadres, professions intellectuelles supérieures et dirigeants d’entreprise et le reste de la population. La volonté de réformer notre modèle social transcende donc la "logique de classe", pour parler comme les marxistes.
La volonté de réformer notre modèle social transcende la "logique de classe"
Le travail ne paie pas assez : une position rassembleuse
"Faire en sorte que le travail paie mieux", la promesse revient dans la bouche de tous les candidats à chaque échéance électorale. Est-ce parce que les citoyens sont d’éternels insatisfaits ? Est-ce parce que la classe politique est inefficace ? Une chose est sûre : en 2026, 91 % des Français considèrent que "le travail ne paie pas assez". Sur ce point, il n’existe que peu de différences selon les catégories sociales, l’âge ou encore le positionnement politique.
Pour autant, faut-il réorienter notre système qui fait de la retraite le jackpot final d’une vie ? En d’autres termes, "le niveau de vie des actifs doit-il être supérieur à celui des retraités" ? "Oui !" répondent 68 % des Français. C’est chez les cadres, les professions intellectuelles supérieures, mais aussi chez les profils les plus diplômés que la proportion est la plus haute : 72 %. Comme si les longues études, l’accès à des postes d’encadrement ou hautement qualifiés étaient perçus comme un investissement, une prise de risque à récompenser à l’instant T.
Suivre de longues études, avoir un emploi d’encadrement ou hautement qualifié est vu comme un investissement, une prise de risque à récompenser à l’instant T
Prélèvements obligatoires
Un frein à la hausse des salaires est identifié par une majorité de répondants : les prélèvements obligatoires, définis comme « l’ensemble des impôts et cotisations sociales prélevées sur les salaires et les revenus professionnels pour financer les services publics et la protection sociale ». Seuls 5 % ne les trouvent pas assez élevés, 38 % les estimant au bon niveau, tandis que 57 % les considèrent comme trop lourds.
Quelle est la partie de la population prête à sacrifier une frange de sa protection sociale pour augmenter son salaire net ? Les plus aisés seraient-ils plus enclins à ce compromis que les plus précaires ? Oui, mais la différence n’est pas flagrante. Ainsi, chez les moins de 35 ans ou les ouvriers, c’est du 50-50. Du côté des dirigeants d’entreprise, des cadres et des professions supérieures, le chiffre est de 61 %.
Régimes spéciaux : ras-le-bol général
L’étude aborde également un serpent de mer de notre débat public : les fameux régimes spéciaux. Les gouvernements tentent fréquemment de les raboter, mais les exceptions résistent. De quoi irriter 76 % des Français qui se positionnent en faveur "d’une réforme visant à aligner les régimes de retraites dits spéciaux sur le régime général".
Logiquement, plus l’on se déclare de droite, plus l’on est pour. Mais, les répondants se positionnant comme proches de LFI, du PS et des écologistes sont respectivement 74 %, 68 % et 77 % à approuver cette mesure. Avec 77 % et 76 %, les catégories supérieures et les dirigeants d’entreprise ne se distinguent pas. Plus que jamais, la France est mûre pour mettre fin à certains privilèges en cette période de difficulté budgétaire. Quel responsable politique osera aller jusqu’au bout ? Après tout, les risques de blocage ne sont pas nuls.
82 % des cadres et 80 % des dirigeants d’entreprise ne font pas confiance à la classe politique pour améliorer leur pouvoir d’achat
Tout le monde (dé) chante
Voilà pour le constat. Les Français sont insatisfaits de la situation actuelle et demandent du changement. Ils sont ainsi 68 % à prôner une "thérapie de choc" basée sur "le déficit zéro, la réduction des dépenses publiques et des impôts" pour "relancer la croissance économique". Sans surprise, les électeurs positionnés à droite sont 80 % à l’approuver, mais le taux monte à 53 % chez les électeurs de gauche.
Le message est clair : les électeurs semblent prêts à renverser la table. De quoi inciter la classe politique à stopper les mesurettes pour prendre des décisions plus douloureuses ? Si l’on se fie aux sondages, oui. Visiblement, un responsable qui donnerait un coup de pied dans la fourmilière ne devrait pas tant que cela perdre en popularité.
Pour autant, une forme de désenchantement domine et l’étude montre sans ambages que les citoyens sont désabusés, convaincus que la situation ne changera pas. 81 % ne font pas confiance aux partis politiques et aux candidats à l’élection présidentielle de 2027 pour améliorer leur pouvoir d’achat. Avec 82 % et 80 %, les cadres, professions intellectuelles supérieures et dirigeants d’entreprise sont dans la moyenne nationale. Ils sont plus pessimistes que les catégories populaires qui ne sont "que" 74 % à accorder leur confiance aux mouvements politiques et à leurs responsables.
En somme, les Français se retrouvent majoritairement sur la même longueur d’onde, quels que soient leur âge ou leur catégorie sociale : ils s’estiment perdants dans le système actuel, se disent prêts à revoir notre modèle social, mais savent d’avance que rien ne changera.
Lucas Jakubowicz