Gagner une ville, en faire une vitrine, puis convertir les municipalités environnantes : telle est la stratégie du RN qui peut se prévaloir de nombreux succès dans ses zones de forces, mais aussi de percées dans des terres de mission.
RN : la stratégie de la tache d’huile
C’est l’un des grands défauts des soirées électorales : elles se focalisent sur les grandes métropoles, mais oublient trop souvent le reste du pays, qualifié tour à tour de "France périphérique" ou de "territoires". Pourtant, c’est là que vote la majorité de la population. Une tendance s’y dessine nettement : la montée en puissance du RN. Un chiffre en mesure l’ancrage : en 2020, le parti nationaliste était présent dans 190 communes et son score moyen y était de 11 %. Six ans plus tard, il passe à 19 %.
Prime au sortant
Si les maires bénéficient traditionnellement d’une prime au sortant, c’est particulièrement le cas des premiers édiles bardello-lepénistes. Dans toutes leurs vitrines - Perpignan, Hénin-Beaumont, Fréjus, Hayange-, leurs candidats ont été reconduits dès le premier tour. La gestion municipale semble convaincre les électeurs des environs. À partir de ces bastions, le RN fait tache d’huile.
Le RN rayonne autour de Perpignan, dans le bassin minier, la vallée de la Moselle ou sur la Côte d’Azur
Extension du domaine de la lutte
Ainsi, la gestion d’Hénin-Beaumont semble être regardée avec jalousie dans le reste du bassin : Liévin, Lillers, Oignies, Courcelles-lès-Lens, Billy-Montigny succombent au RN… De même en Moselle, Hayange a eu un effet d’entraînement, puisque Saint-Avold ou Amnéville ont basculé. Le frontisme municipal de Perpignan suit la même logique avec Rivesaltes et Elne, désormais dirigées par des maires du même bord que Louis Aliot. Autre "spot" traditionnel du RN, le Sud-Est. Là aussi, les trophées tombent comme des dominos, qu’il s’agisse de villes industrielles, de cités balnéaires ou de communes paupérisées de l’intérieur des terres : Menton, La Seyne-sur-Mer, Six-Fours-les-Plages, La Valette-du-Var, Tarascon, Agde, Bagnols-sur-Cèze, Carpentras, Carcassonne…
Nouveaux "poissons-pilotes"
La stratégie électorale du RN apparaît bien rodée : remporter une ville, faire ses preuves, puis convertir les alentours. Le plus difficile reste de décrocher la première victoire qui enclenche l’effet domino. En ce sens, certains résultats sont stratégiques. Pour la première fois, le parti s’implante en Alsace à Wittelsheim, Montargis et Crépy-en-Valois pourraient, elles, lui permettre de rayonner dans les territoires à la lisière de l’Île-de-France. Autres raisons de se réjouir, la prise des mairies de Castres en plein Sud-Ouest historiquement "rad-soc" et de La Flèche dans la Sarthe. Le Grand Ouest, terre catholique et modérée longtemps réticente au populisme de droite, voit l’un de ses verrous céder.
Zones de résistance
Cependant, dans ses zones de faiblesse traditionnelles, le RN peine à s’imposer. En Bretagne, par exemple, le parti peut se réjouir d’avoir triplé ses scores à Saint-Malo, passant de 4 % à 15 %, mais cela reste sous sa moyenne nationale. Dans les grandes villes, le camouflet est sévère : le front républicain a fonctionné à Toulon, et, hormis Marseille, le parti n’a jamais été en position de prendre le leadership à droite.
Le RN ne contrôle formellement que 1,8% des communes de plus de 3 500 habitants
Globalement, le bilan est positif : le nombre d’élus est multiplié par 6 et 55 communes de plus de 3 500 habitants ont été conquises. Mais le pays compte 3 050 municipalités de ce type, les maires ouvertement RN ne contrôlent que 1,8 % du total.
Pour combattre le RN, il faut donc revoir un argument qui, de facto, n’est plus valable. Oui, le RN peut apparaître compétent et capable de gérer les affaires publiques - ou alors leurs électeurs sont irrationnels. La preuve, lorsque les villes sont administrées par le RN, elles sont souvent plébiscitées par les électeurs et suscitent l’intérêt des communes voisines.
Lucas Jakubowicz