Les résultats de LFI lors du premier tour des élections municipales sont riches en surprises qui n’ont pas forcément été notées par les observateurs. Un décryptage minutieux des bureaux de vote permet d’y voir plus clair.

La France Insoumise est souvent critiquée, mais il faut lui reconnaître un mérite : le mouvement ne cache pas sa stratégie. Pour reprendre les mots de Jean-Luc Mélenchon : "Ce qui nous intéresse, c’est la jeunesse et les quartiers populaires. Le reste, laissez tomber : on perd notre temps". Ce calcul s’est-il révélé payant dans les urnes au premier tour des élections municipales ? L’examen d’une centaine de bureaux de vote permet d’avoir une idée générale de la situation.

Haro sur les banlieues populaires ?

Les quartiers populaires peuvent être définis comme des zones urbaines, peu aisées dans lesquelles un nombre non négligeable d’électeurs est issu de l’immigration. Les électeurs de culture ou de confession musulmane y sont surreprésentés, voire majoritaires.

C’est dans ces territoires que LFI enregistre ses meilleurs scores. À Saint-Denis-Pierrefitte, le candidat insoumis Bally Bagayoko est ainsi élu dès le premier tour avec 50,7 % des suffrages, devançant nettement le socialiste sortant Mathieu Hanotin. À Roubaix, Michel David, ancien directeur général des services de la ville, estimait qu’en 2016 "40 % de la population est issue d’un pays où la religion musulmane est majoritaire". Le député David Guiraud a recueilli 46 % des voix et devrait devenir maire sans encombre.

Dans d’autres grandes villes françaises, ce sont les bureaux de vote des "cités" qui ont fait grimper les scores du candidat mélenchoniste local. À Toulouse, dans le quartier du Mirail, François Piquemal réalise ses meilleurs résultats : 64 % à l’école Didier Daurat ou 62,5 % dans le bureau 98 qui correspond au quartier où Mohamed Merah s’est radicalisé.

À Toulouse, c'est un bureau de vote du quartier sensible du Mirail, où s'est radicalisé Mohammed Merah que François Piquemal réalise son meilleurs résultat : 64 % 

À Creil, la maire sortante socialiste Sophie Dhoury-Lehner arrive en tête avec 41,62 %, tandis que son challenger insoumis, Omar Yacoob, est dix points derrière. Mais dans le principal bureau de vote du quartier du Plateau, connu pour le meurtre de Shaina ou pour l’affaire dite des foulards de Creil, l’Insoumis atteint 46 % et devance largement l’édile. De même, à Grenoble, c’est dans le bureau de vote de la cité de l’Arlequin qu’Alan Brunon enregistre son plus haut score avec 37 %.

Certaines proies résistent

Mais le théorème "cité populaire = gros score de LFI" ne se vérifie pas systématiquement. Marseille, Montpellier et Strasbourg sont des exemples parlants.

Dans la deuxième ville de France, le député Sébastien Delogu réalise un score décevant avec 12 %. La raison ? Il misait sur les quartiers nord de la ville pour gonfler son score. Or, le terrain y était déjà occupé par des élus locaux de la majorité de Benoît Payan, connus, implantés et respectés.

Le bureau de vote de l’école de la Solidarité en est une illustration. Selon Gilles Rof, correspondant du Monde dans la cité phocéenne, "dans cette imposante cité du nord de Marseille, les électeurs musulmans sont majoritaires et le ramadan très suivi". Un terrain idéal pour LFI. Pourtant, c’est Samia Ghali, engagée dans le quartier depuis des années, qui arrive en tête avec 40 % contre 26 % pour la liste Delogu - ce qui reste l’un des plus hauts résultats de la ville.

La théorie "cité populaire = gros score de LFI" ne se vérifie pas systématiquement. À Marseille Sébastien Delogu est derrière Benoît Payan dans les quartiers nord, dans le quartier de Hautepierre, Catherine Trautmann devance nettement LFI, à Montpellier Nathalie Oziol sous-performe à la Mosson et à la Paillade, à Evry le maire de droite devance la députée Insoumise Farida Amrani...

Dans une partie des quartiers nord de la capitale provençale, la candidate estampillée "Payan" était Tina Biard-Sansonetti, saluée par toute la scène politique pour son travail de terrain, quitte à sombrer dans le clientélisme. Des messages WhatsApp ont ainsi révélé son intention de tracter à la sortie des mosquées et d’influencer les imams pour qu’ils appellent à voter pour elle. Sa méthode s’est avérée gagnante : à Air Bel, elle recueille 61,5 % des suffrages contre 21,2 % pour LFI, à la Busserine, le dépouillement lui accorde 46 % contre 21 % à la liste insoumise. Enfin, à Saint-Mauront, l’une des cités les plus paupérisées de la ville, le maire sortant du secteur, le PS Anthony Krehmeier, se démarque avec 40,5 %, soit 8 points d’avance sur LFI. En 2022, Jean-Luc Mélenchon pouvait se vanter de scores dignes d’une république bananière : 66 % à la Solidarité, 65 % à Air Bel, 73 % à la Busserine et 80 % à Saint-Mauront. Moralité : l’étiquette LFI ne fait pas tout dans ces bureaux pourtant les plus insoumis de France.

À Montpellier, dans les quartiers de la Mosson et de la Paillade à la sociologie proche de Marseille Nord, Jean-Luc Mélenchon avait dépassé les 70 % lors de la dernière présidentielle. Mais la députée locale Nathalie Oziol a subi une déconvenue. Dans cette partie de la ville, c’est l’emblématique entrepreneur Mohed Altrad, fondateur du groupe Altrad, qui mène la danse : 26 % à l’école Heidelberg, 31 % à l’école Simon-Bolivar. Le maire sortant Michaël Delafosse et l’ancien député Philippe Saurel devancent Nathalie Oziol qui plafonne à 9 % et 14,4 %, soit des scores inférieurs à sa moyenne (15,4 %).

Strasbourg compte des quartiers où les candidats insoumis furent majoritaires à la présidentielle de 2022 ainsi qu’aux européennes de 2024. Le candidat local Florian Kobryn n’a toutefois pas rencontré le même succès. Dans les bureaux du quartier sensible de Hautepierre, il réalise les meilleurs scores de sa campagne (entre 20 % et 30 %). Insuffisant toutefois pour s’imposer : c’est l’ancienne maire PS Catherine Trautmann qui arrive en tête. Notons également les percées du jeune Fahad Raja Mohammed qui présente une liste citoyenne dépeinte comme proche des Frères musulmans. S’il obtient 2,6 % au total, il atteint entre 14 % et 17 % dans les bureaux de Hautepierre, captant probablement des voix à LFI.

Enfin, les Insoumis visaient Evry-Courcouronnes et comptaient sur la députée locale Farida Amrani. Las, elle n’est pas parvenue à déloger le maire divers droite Stéphane Beaudet, reconduit dès le premier tour avec 57 %.

La stratégie de radicalisation impulsée par Jean-Luc Mélenchon apparaît globalement payante : elle permet de consolider un socle, sans pour autant s’aliéner la gauche modérée qui va à Canossa assez facilement

Un électorat "archipel"

Certes, les quartiers populaires constituent un socle de l’électorat insoumis. Mais, pour paraphraser Jérôme Fourquet, il s’agit d’un "archipel" dont le gros des troupes est composé d’une jeunesse urbaine, diplômée, progressiste et peu aisée au regard de son niveau d’études. Dans les zones où cette population est concentrée, LFI tire son épingle du jeu.

Ainsi, à Grenoble, Alan Brunon réalise des scores uniformes sur quasi toute la commune, y compris dans le centre que les locaux nomment fiefs de la gauche "Quechua-Quinoa". C’est notamment le cas du quartier Berriat. La tendance est la même à Lille, Toulouse, Rennes ou Montpellier, où ce sont dans les bureaux de vote jeunes et étudiants que Nathalie Oziol surperforme.

Une récente étude menée par l’Ifop montre que la "Nouvelle France" théorisée par Jean-Luc Mélenchon a un vote similaire. Les Insoumis parviennent à rassembler les électeurs des quartiers populaires, très conservateurs sur le plan de mœurs, et jeunesse urbaine progressiste. Certains sujets pouvant les opposer, les idéologues insoumis doivent trouver des convergences. La lutte "antifasciste" en est une, Gaza en est une autre. Cela permet de mieux comprendre pourquoi le parti de gauche radicale utilise tant le drapeau palestinien ou le folklore antifasciste (notamment le chant Siamo Tutti Antifascisti).

Pour Raphaël Glucksmann, "il n’y a pas de dynamique insoumise irrésistible dans le pays. LFI a réalisé quelques percées notables mais la stratégie a tourné au fiasco dans un grand nombre de villes, ce n’est pas un triomphe mais un outil de communication"

Épiphénomène

À l’issue de ce premier tour, les Insoumis peuvent se féliciter de leurs résultats et se réjouir du ralliement de la majorité des socialistes, y compris dans des villes où l’extrême droite est inexistante. La stratégie de radicalisation impulsée par Jean-Luc Mélenchon apparaît globalement payante : elle permet de consolider un socle, sans pour autant s’aliéner la gauche modérée qui va à Canossa assez facilement. Le cas de Strasbourg est illustratif : le premier secrétaire du PS préfère la victoire de l'union écologiste-LFI à celle de l'ancienne maire et ministre PS Catherine Trautmann alliée au centriste Pierre Jakubowicz.

Attention toutefois. Les scores de LFI sont très hauts dans certaines grandes villes. Mais pour reprendre les termes de Raphaël Glucksmann, "il n’y a pas de dynamique insoumise irrésistible dans le pays (…) LFI a réalisé quelques percées notables mais la stratégie a tourné au fiasco dans un grand nombre de villes (…). Ce n’est pas un triomphe mais un outil de communication". Surtout, sur la majorité du territoire, les listes n’étaient pas assujetties à un parti politique. Le premier tour des municipales permet de mesurer que LFI possède toujours un socle urbain. Le second tour et la prochaine présidentielle permettront d’y voir plus clair sur les forces réelles de chacun.

Lucas Jakubowicz