Paupérisation des classes moyennes, tentation du saut dans l’inconnu, dérive du régime américain : plusieurs menaces pèsent sur la démocratie. L’Europe devrait plus que jamais faire rempart, estime Jacques Attali.
Jacques Attali : "Les programmes et discours de LFI et du RN ne sont pas compatibles avec la démocratie"
Décideurs. Quelle est votre définition de la démocratie ?
Jacques Attali. C’est un système politique fondé sur l’élection libre, directe ou indirecte des dirigeants par tous les citoyens pour une période limitée dans le temps. La démocratie garantit l’indépendance de la justice, la liberté d’expression. Elle n’est pas forcément libérale et peut adopter des mesures qui ne le sont pas. En revanche, tout y est révocable si les électeurs le décident. Ainsi, s’il est possible de nationaliser les moyens de production, il doit également être possible de revenir en arrière.
Une démocratie peut-elle être populiste ?
Si populiste veut dire respecter à la lettre les conditions de l’État de droit démocratique, oui. S’il veut dire nier ces acquis sous prétexte d’une volonté du peuple, non.
Le RN et LFI sont-ils compatibles avec la démocratie ?
En l’état, leurs programmes et discours ne sont pas compatibles avec la démocratie. À titre d’exemple, les deux mouvements prônent la primauté de la loi nationale sur l’UE, ce qui suppose de ne plus respecter les traités européens ou de sortir de la CEDH. Je vous rappelle également que, durant la campagne des législatives, Jordan Bardella avait souhaité discriminer les citoyens ayant une double nationalité.
"Jean-Luc Mélenchon semble avoir acté qu'il n'exercera pas le pouvoir dans un cadre démocratique"
Quant à Jean-Luc Mélenchon, il semble avoir acté qu’il n’exercera pas le pouvoir dans un cadre démocratique. Si le RN et, dans une moindre mesure, LFI, peuvent accéder au pouvoir de manière légale, mettre en œuvre leurs programmes tels qu’ils sont annoncés serait s’en prendre ensuite aux principes démocratiques.
Comment réagiriez-vous si l’une de ces deux forces venait à accéder aux responsabilités ?
Je ferai tout pour que ces victoires n’aient pas lieu, puis je ferai tout pour qu’ils respectent les lois de la démocratie et pour qu’ils perdent le pouvoir. Certains argueront que, malgré son identité post-fasciste, Giorgia Meloni respecte tous les grands principes démocratiques.
Ne crions-nous pas au loup pour rien ?
Giorgia Meloni s’appuie sur les diagnostics et recommandations de Mario Draghi, contrairement à l’idéologie et à l’héritage de sa famille politique. Faudrait-il pour autant se résigner à la victoire des extrêmes en espérant qu’ils ne mettent pas en œuvre leur programme ? C’est un pari dangereux…
Que pensez-vous de la montée de l’extrême droite dans le monde occidental ?
Elle est surtout le fruit d’un dégagisme et bénéficie du fameux "on n’a pas essayé". Et pour cette raison en Grande-Bretagne ou en France, l’extrême droite est en situation d’exercer le pouvoir. Mais ce n’est pas une dynamique uniforme sur tout le Vieux Continent. Au Portugal, elle a perdu largement à la présidentielle, en Roumanie également, en Hongrie, Viktor Orban est en fin de règne…
Pourtant, il est difficile de nier la progression des idéologies extrêmes qu’elles soient de droite ou de gauche. Quel est le principal facteur explicatif ? L’immigration ? Les inégalités ? La tentation d’essayer ce qu’on ne connaît pas ?
C’est surtout la paupérisation des classes moyennes, en œuvre depuis les années 2000, qui est en cause. En France, elle se traduit par une moindre mobilité sociale, un pouvoir d’achat incertain aggravé par son usage parfois mortifère. La population ne se projette plus dans un avenir meilleur, il y a une frustration généralisée qui touche également des gens créatifs et compétents. Cela nourrit le culte de l’homme fort et les solutions apparemment faciles et en réalité illusoires.
De fait la dictature n’apporte aucune solution. Par exemple, la Chine, que beaucoup admirent, est extrêmement fragile. Le pays ne fait pas d’enfants, les Chinois deviendront vieux avant d’être riches. Ils dépendent des États-Unis pour leur énergie. Les libertés individuelles sont très limitées. Est-ce une société enviable?
"Il serait illusoire de croire qu’une fois Trump parti, les choses redeviendront normales"
Reste le second mandat de Donald Trump, qui pourrait désinhiber beaucoup de ses alliés en Europe…
Donald Trump est une personnalité extrêmement dangereuse qui malmène chaque jour les fondements de l’État de droit et de la démocratie. Il le fait dans une logique d’intérêt financier personnel. Un tel phénomène était prévisible.il s’inscrit dans une évolution déjà vue dans toutes les démocraties. Elles ont presque toutes connu une parenthèse totalitariste. Cela gagne maintenant les États-Unis. Je l’avais prévu il y a des années. Il serait illusoire de croire qu’une fois Trump parti, les choses redeviendront "normales". L’Amérique est une puissance en déclin, donc dangereuse.
Dès lors, que doit faire l’Europe ?
Face au trumpisme et à ses héritiers, au retour des empires et aux atteintes au droit international, l’Europe peut et doit devenir un espace d’abondance, de puissance et de démocratie. Pour cela, il est nécessaire de consolider un véritable pouvoir politique européen. Un fédéralisme européen s’imposera. C’est la seule solution pour éviter le repli national, la concurrence entre pays, la montée en puissance des extrêmes et même le retour de la guerre entre la France et l’Allemagne.
Propos recueillis par Lucas Jakubowicz