Pour la première fois de l’histoire, l’extrême droite est en position de se qualifier au second tour d’une municipale à Paris. La raison ? Une candidate qui n’a pas l’étiquette RN, parti repoussoir dans une ville où l’électorat de droite dure est pourtant fort présent.
Extrême droite à Paris, le plafond de verre se brise
Fin janvier, dans les colonnes de Décideurs Magazine, Pierre-Yves Bournazel, candidat Horizons-Renaissance, se présentait comme le rempart contre tous les extrêmes, qu’ils viennent de la gauche ou de la droite. L’extrême droite, une menace à Paris ? Sur le papier, s’il y a un lieu où cette famille politique peine à percer, c’est pourtant bien dans la Ville Lumière.
FN-RN : un rejet massif
Prenons les premiers tours des trois dernières élections présidentielles. Sur l’ensemble du territoire, Marine Le Pen augmente ses résultats de manière régulière : 17,9 % en 2012, 21,3 % en 2017, 23,1 % en 2022. À Paris, en revanche, la tendance est inverse. Non seulement ses scores y restent très faibles, mais ils stagnent, voire reculent : 6,2 %, 4,9 %, puis 5,5 %. Lors de ce scrutin, elle est même devancée sur sa droite par Éric Zemmour. Plus révélateur encore, au second tour du 24 avril 2022, elle ne rassemble que 58 000 électeurs dans la capitale, contre 77 000 pour son père en 1995.
Le score du RN à Paris aux dernières municipales ? 3,5% en 2001, 3,2% en 2008, 6,2% en 2014, 1,4% en 2020
Cette faiblesse du RN se confirme lors des élections municipales. Lorsque les militants du parti à la flamme tractent sur les marchés parisiens, l’accueil des électeurs est plus hostile qu’ailleurs. Dans les urnes, le résultat est sans appel. En 2001, le porte-drapeau du FN est à 3,5 %, en 2008 à 3,2 %. S’il obtient un historique 6,2 % en 2014, le parti nationaliste retombe à un piteux 1,47 % en 2020 sous la houlette de l’entrepreneur Serge Federbusch. Un résultat d’autant plus faible qu’aucune autre liste d’extrême droite n’était sur la ligne de départ.
Une sociologie « anti-RN »
Comment expliquer ces échecs répétés ? La réponse tient en un mot : la sociologie. Malgré la stratégie de dédiabolisation, les cadres demeurent la catégorie sociale la plus rétive au vote lepéniste. En 2017, la candidate RN n’avait obtenu que 12 % de leurs suffrages. Or, selon les données de l’Insee, ils représentent 49 % des électeurs parisiens. Et cette situation risque de s’accentuer puisque 87 % des nouveaux acquéreurs d’appartements dans la Ville Lumière sont des CSP+.
C’est au sein des électeurs à faibles revenus que le discours lepéniste porte le plus. Or, à Paris, le salaire mensuel médian s’élève à 2 640 euros, soit 21 % de plus que la moyenne nationale. Certes, la ville dirigée par Anne Hidalgo ne se réduit pas à un « ghetto de riches » et compte de nombreux électeurs issus de milieux populaires. Mais, plus que dans le reste du pays, ces derniers sont souvent immigrés ou d’origine immigrée, ce qui constitue un frein supplémentaire au vote RN.
Le RN fait ses plus mauvais résultats chez les cadres. Or, ils sont 49% du corps électoral parisien
Le discours de la droite populiste prospère également en raison du recul des services publics ou des effets délétères de la mondialisation. Or, Paris est une "ville monde" gagnante de la globalisation. Elle est particulièrement bien dotée en matière de santé ou d’enseignement supérieur, ce qui réduit l’attrait du vote protestataire.
Éric Zemmour déborde sur la droite…
Pour autant, cela ne signifie pas que Paris ne compte pas d’électeurs d’extrême droite. Ceux-ci présentent toutefois un profil distinct : plus aisé, plus bourgeois, plus intellectuel. S’ils sont rétifs au positionnement de Marine Le Pen, ils semblent réserver un bien meilleur accueil à Éric Zemmour.
Le fondateur de Reconquête possède de nombreux atouts pour séduire la droite bourgeoise et conservatrice parisienne : ancienne plume du Figaro, libéralisme économique, éloge de la France catholique, discours parsemés de références littéraires, origine parisienne. D’une certaine manière, il est « l’un des leurs ».
Lors de l’élection présidentielle, il a d’ailleurs obtenu 8,2 % à Paris, soit un score supérieur à sa moyenne nationale et à celui de sa rivale Marine Le Pen. C’est dans les arrondissements les plus aisés de la ville que l’ancien chroniqueur de CNews a enregistré ses meilleurs résultats : 17,5 % dans le XVIe, 15,4 % dans le VIIIe et 14 % dans le VIIe.
Sarah Knafo transforme l’essai ?
Le rapport de force est clair : pour obtenir des scores élevés dans la capitale, la ligne "Zemmour" est plus efficace que la ligne "Le Pen". Le début de la campagne municipale en est une preuve flagrante. Le RN avait bien préparé son coup : investiture de Thierry Mariani, ancien ministre de Nicolas Sarkozy, et alliance avec l’UDR d’Éric Ciotti. De quoi donner un côté parisien et institutionnel susceptible de séduire les conservateurs parisiens.
Mais patatras ! Le 7 janvier 2026, sur le plateau du 20 heures de TF1, l’eurodéputée Reconquête Sarah Knafo annonce sa candidature. Son ultraprésence médiatique, sa base militante, sa stratégie offensive et sa notoriété constituent des armes particulièrement adaptées à un scrutin municipal. Celle qui se targue d’incarner "une ville heureuse" sur une propagande électorale colorée a une mission : passer devant le RN. Comme Éric Zemmour, la trentenaire possède un habitus adapté à la capitale : francilienne, énarque, passée par la Cour des comptes, élue Reconquête, libéralisme économique.
Sarah Knafo est proche du seuil de 10% nécessaire à une qualification au second tour
Pour l’heure, les sondages mettent en lumière un fait inédit : grâce à Sarah Knafo, pour la première fois, l’extrême droite est en mesure d’atteindre la barre des 10 % et de se qualifier pour le second tour. Un sondage Ifop publié fin janvier crédite la néo-candidate de 9 % des intentions de vote, contre seulement 5 % pour Thierry Mariani qui n’est pas en dynamique et risque de faire les frais d’un vote utile.
Bataille culturelle
L’arrivée probable de l’extrême droite à un second tour à Paris sera un symbole fort. En cas d’écart important avec l’alliance RN-UDR, le message sera le suivant : "Vous pensez Reconquête moribond ? Nous sommes précieux pour obtenir les voix de la bourgeoisie conservatrice, vous ne pourrez pas vous passer de nous."
Un total supérieur à 10 % permettrait à Reconquête d’obtenir des sièges au conseil municipal de Paris. De quoi lui offrir une crédibilité institutionnelle et une tribune politique. Plus stratégiquement encore, des résultats élevés installeraient Sarah Knafo dans un rôle de faiseuse de rois au second tour.
La campagne électorale s’annonce particulièrement incertaine. Selon les sondages actuels, nul ne peut prévoir qui de Rachida Dati ou d’Emmanuel Grégoire succédera à Anne Hidalgo. Le second tour sera décisif. La victoire se jouant au centre, les deux favoris rechignent à s’allier aux candidats plus extrêmes, à savoir l’Insoumise Sophia Chikirou et Sarah Knafo. Mais si les Insoumis venaient à se rallier au reste de la gauche, qu’est-ce qui empêcherait alors Rachida Dati de rechercher le soutien de la candidate de Reconquête ?
Lucas Jakubowicz