Élu à Paris depuis 2008, Pierre-Yves Bournazel est également féru d’analyse électorale. Selon lui, la ville est davantage progressiste que de gauche. Celui qui portera les couleurs d’Horizons et Renaissance aux municipales de 2026 veut donc croire en ses chances ainsi qu’au travail de terrain qu’il mène depuis des années.
Pierre-Yves Bournazel : "Les électeurs parisiens ont des valeurs progressistes, tout en étant assez libres dans leur vote"
Cet entretien est une retranscription de Temps long. Diffusée sur BSmart 4 Change, l'émission donne chaque mois la parole à une personnalité du monde politique et intellectuel. Objectif, aller au-delà de la langue de bois et des éléments de langage pour analyser les signaux faibles qui feront le monde de demain. L'entretien est à visionner ici.
Décideurs. Vous êtes élu à Paris depuis presque deux décennies, en quoi la sociologie de la capitale a-t-elle évolué ?
Pierre-Yves Bournazel. La ville a été progressivement "boboïsée", "gentrifiée" depuis les années 90. Les classes populaires et moyennes historiques ont peu à peu été remplacées par des habitants dotés d’un niveau d’instruction plus élevé, de revenus plus hauts. Leur principale caractéristique est un libéralisme sur le plan sociétal.
C’est le morphotype de l’électeur de gauche…
Oui, mais rien n’est intangible. La population de Paris est composée de personnes libres, qui aiment passionnément leur ville, souhaitent qu’elle fonctionne. Les électeurs parisiens ont des valeurs progressistes, tout en étant assez libres dans leur vote. Cela s’est vu aux législatives : la ville a été largement macroniste en 2017 avant de repasser progressivement à gauche. Pour ma part, j’ai été député dans le XVIIIe, pourtant présenté comme un bastion ingagnable pour le centre ou la droite.
Paris n’est donc pas voué à rester socialiste…
À l’Hôtel de Ville, la même équipe est aux commandes depuis vingt-cinq ans. Que peut-elle faire de plus sur ce nouveau mandat ? Le temps est au changement. Pour ma part, je porte un programme qui rassemble. Le but est d’améliorer, corriger, amender l’action de la majorité actuelle sans sectarisme. Il ne s’agit pas d’une revanche, d’une déconstruction totale, d’un retour en arrière, comme le propose Rachida Dati. D’ailleurs, il est frappant de constater que de nombreux membres de son entourage datent de l’époque Tiberi…
Craignez-vous la montée en puissance des extrêmes à Paris ?
Ils se développent sur tout le territoire, y compris à Paris. Certes, le risque est moins élevé dans la capitale qu’ailleurs, mais tout de même ! Le RN et Reconquête! sont sondés autour de 15 %. Sarah Knafo va représenter le parti d’Éric Zemmour. Je rappelle que cette eurodéputée siège dans le même groupe que l’AfD, composé en partie de néonazis allemands. Jusqu’à preuve du contraire, LR n’exclut pas une alliance électorale avec elle. Pour le moment, il n’y a pas eu de position claire de Rachida Dati sur le sujet. Comment pourra-t-elle gouverner librement si elle est l’otage du parti d’Éric Zemmour ?
De l’autre côté de l'échiquier, vous avez LFI et Sophia Chikirou. Avez-vous vu leur attitude à l’Assemblée nationale
Élu à Paris depuis 2008, Pierre-Yves Bournazel est également féru d’analyse électorale. Selon lui, la ville est davantage progressiste que de gauche. Celui qui portera les couleurs d’Horizons et Renaissance aux municipales de 2026 veut donc croire en ses chances ainsi qu’au travail de terrain qu’il mène depuis des années.
Grandes villes, pour toujours à gauche ?
"Le cap est clair, je me veux le rempart contre tous les extrémistes"
Paris s’embourgeoise. Pourtant, Jean-Luc Mélenchon, qui se présente comme le parti des classes populaires, fait de très bons scores dans les zones gentrifiées. Comment expliquer ce paradoxe ?
Monsieur Mélenchon est habile. Il a su prendre le leadership de la gauche lors de la présidentielle de 2022, puis a présenté ses candidats dans les circonscriptions les plus favorables de la ville lors des législatives. Pour les Parisiens de gauche, il est devenu de facto une forme de vote utile.
Mais les remontées du terrain me laissent penser que les choses changent petit à petit. L’attitude des Insoumis depuis le 7 octobre, l’enchaînement des propos outranciers, leur virulence, leurs sous-entendus, leurs attaques contre la laïcité, leur communautarisme ont laissé des traces.
Pourtant, aux législatives de 2024, les Insoumis ont gardé tous leurs députés. Dans le XVIIIe, malgré ses outrances, Aymeric Caron a été élu au premier tour face à vous. En 2022, la lutte était plus âpre…
Oui, mais les électeurs peuvent évoluer, c’est tout le charme de la démocratie. Les municipales portent sur des enjeux locaux. Franchement, je ne sais pas si Sophia Chikirou, Aymeric Caron, Danielle Obono ont montré dans leurs engagements une passion du quotidien. Je suis un élu de Paris depuis dix-huit ans, toujours dans le même arrondissement, j’ai tenu des dizaines de milliers d’heures de permanence, écouté, appris. Ce parcours m’a permis de travailler avec des collectifs d’habitants, de citoyens, des associations, des entrepreneurs… Mon projet est centré sur l’amélioration du quotidien. Ma posture est celle d’un bâtisseur, d’un constructeur, ce qui est attendu d’un maire. Dans l’analyse de la dialectique insoumise, on note plutôt une envie de démolition d’Emmanuel Macron et du parti socialiste.
En France, l’extrême droite réalise ses meilleurs scores dans les milieux populaires. Dans la capitale ce sont dans les quartiers bourgeois. Comment expliquer cela ?
Dans les quartiers populaires de Paris, il y a un brassage culturel fort qui rend plus perméable à la doctrine de l’extrême droite qui prospère sur la haine de l’autre et le repli sur soi. Mais dans les quartiers plus huppés, il existe une droite très conservatrice et réactionnaire, on le constate avec les scores d’Éric Zemmour en 2022.
Paris a donc une situation électorale originale…
C’est vrai, mais attention à ne pas raisonner de façon binaire. Il est caricatural et ce n’est plus vraiment d’actualité de raisonner en termes de "bloc bourgeois" et "bloc populaire". Pour le cas parisien, je pense qu’on a beaucoup voté à gauche, avant tout contre la droite locale qui est le symbole de la droite des affaires, de la droite du passé. Mon projet pour Paris vise donc à m’opposer à la gauche tout en permettant de constituer une majorité de Parisiens qui ne doivent pas être otages de deux clans qui se tapent dessus.
Il est caricatural et ce n’est plus vraiment d’actualité de raisonner en termes de "bloc bourgeois" et "bloc populaire"
Certaines voix laissent entendre que la hausse du nombre de logements sociaux dans la ville pénaliserait le centre droit et permettrait à la gauche de garder la capitale pour toujours…
Il est vrai que le nombre de logements sociaux est en hausse. Ils représentaient 13 % en 2000, le taux est actuellement de 25 %. Je suis toutefois en désaccord avec ce constat, ce serait prendre les habitants du parc social pour des gogos. Ils seraient incapables de réfléchir par eux-mêmes et de se faire un avis politique ? Je les rencontre beaucoup, je suis l’auteur de propositions pour améliorer leur qualité de vie, notamment pour l’isolation thermique. Dans le XVIIIe, certaines familles paient jusqu’à 500 euros de facture énergétique par mois. En ce qui me concerne, je suis plutôt bien accueilli partout.
Aujourd’hui, dans une métropole progressiste comme Paris, quelles seraient les propositions d’un élu de centre droit ?
Ce sont des mesures pragmatiques pour remettre la ville en ordre de marche. Avec nous, le service public va fonctionner. La ville a 10 milliards d’euros de dette, il y a un manque de transparence qui ne permet pas de savoir comment un euro récolté est dépensé. Nous allons drastiquement baisser le train de vie de l’Hôtel de Ville, par exemple en supprimant les voitures avec chauffeur pour les élus et les jetons de présence des élus dans les sociétés d’économie mixte ou en réduisant les frais de représentation. L’administration parisienne sera débureaucratisée. Il y a aussi le besoin d’un plan de lutte contre l’absentéisme qui est un véritable fléau. Cela pourrait passer par un plan de bien-être au travail et une politique RH plus humaine. Dans le même temps, je compte augmenter le contrôle des certificats médicaux pour lutter contre les abus.
Propos recueillis par Lucas Jakubowicz