Sans surprise, les Français trouvent qu’ils paient trop d’impôts. Surtout, ils n’ont aucune confiance en l’État pour utiliser de manière efficace les deniers publics. Cette situation, qui ressemble fort à ce qu’a connu l’Empire romain décadent, pourrait avoir des conséquences sur notre régime démocratique.
Consentement à l’impôt : Les Français ne donnent pas quitus
Été 2013. Pierre Moscovici, ministre de l’Économie et des Finances de François Hollande, passe ses vacances en Corse. Impossible pour lui de faire un pas dehors sans qu’il soit interpellé par des citoyens mécontents. Le motif ? Les impôts sont trop élevés. De retour à Paris, il lance publiquement l’alerte : un "ras-le-bol fiscal" monte dans le pays. En 2025, celui qui est désormais président de la Cour des comptes a probablement lu le Baromètre des prélèvements fiscaux et sociaux publié le 26 novembre par le Conseil des prélèvements fiscaux. Il peut le constater, le ras-le-bol fiscal est au plus haut.
Les Français sont assommés
C’est connu, la France est le pays de l’UE où le niveau de prélèvement obligatoire est le plus élevé. Selon les données de l’Insee, il monte à 45,6 % du PIB contre 40 % en moyenne chez les 27 membres. En toute logique, les contribuables de l’Hexagone sont 78 % à estimer le montant de leurs impôts trop haut. Le chiffre est particulièrement significatif, dans la mesure où l’échantillon comprend des personnes imposées, mais également des personnes à plus bas revenu fiscalement épargnées. Même ces dernières plaignent celles qui contribuent au système… Curieusement, lorsqu’ils sont amenés à se prononcer sur leurs propres versements, seuls 61 % des contribuables jugent leur taux trop élevé, 36 % les déclarant au "bon niveau".
Où va l’argent ?
Plus préoccupant, les Français n’ont aucune confiance dans la manière dont leurs impôts sont utilisés. C’est probablement la donnée clé du baromètre : 72 % d’entre eux sont insatisfaits de l’affectation de l’argent public. Selon les auteurs du rapport, « la progression est sensible et continue », la proportion étant de 65 % en 2021 et de 68 % en 2023.
Derrière cette donnée se dessine un phénomène inquiétant : le rejet de l’État central perçu comme spoliateur, inefficace, agissant sans transparence. Ainsi, 22 % seulement de l’échantillon affirme avoir confiance en l’État quant à la bonne utilisation des deniers publics, le taux étant de 34 % et 33 % en 2021 et 2023. En revanche, plus on se rapproche du citoyen, plus l’adhésion augmente. Exemple significatif, 69 % des Français ont confiance en l’échelon communal.
72 % des Français sont insatisfaits de l’affectation de l’argent public, 22% ont confiance en l'Etat pour bien utiliser l'argent de leurs impôts
Un petit goût d’Empire romain décadent
D’une certaine manière, la France est dans une situation similaire à l’Empire romain à l’époque de la dynastie théodosienne. L’année dernière, l’historien britannique Peter Heather publiait Rome et les Barbares, Histoire nouvelle de la chute de l’empire paru aux éditions Les Belles Lettres. Avec un angle axé sur la science politique et la sociologie des organisations, il développe la thèse selon laquelle, lors de son dernier siècle d’existence, l’Empire romain d’Occident était devenu incapable d’assurer ses fonctions régaliennes, telles que la sécurité des routes commerciales et des citoyens.
Mais, à mesure que l’impuissance publique se révélait au grand jour, l’appareil étatique devenait tentaculaire et la fiscalité explosait. Au point que les riches contribuables, notamment les propriétaires terriens, préféraient subir l’administration des Wisigoths, Ostrogoths, Francs et autres Burgondes plutôt que celle des agents du fisc impérial.
Si ces derniers étaient performants, il en est de même pour leurs lointains descendants. Les services fiscaux de Bercy sont particulièrement efficaces pour recouvrer leur dû. C’est d’ailleurs l’un des principaux atouts de la France aux yeux des grandes agences de notation que sont Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch.
Les services fiscaux de Bercy sont particulièrement efficaces pour recouvrer leur dû. C’est d’ailleurs l’un des principaux atouts de la France aux yeux des grandes agences de notation que sont Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch
Défi démocratique
Bien que la "machine à récolter" fonctionne, les services publics tirent la langue. Il existe un fossé entre le niveau de prélèvements et la situation du pays : la France chute dans les classements Pisa mesurant les performances scolaires, le temps d’attente dans les hôpitaux s’allonge, le délai entre une arrestation et un procès est particulièrement long. Pour reprendre des propos tenus par le politologue Dominique Reynié, "les Français ont le sentiment que l’État, défaillant depuis cinquante ans, est incapable de contrôler les frontières et d’assurer la sécurité de sa population". En somme, en matière de régalien et de services publics, les Français "n’en ont pas pour leur argent", ce qui sape la confiance dans la démocratie.
En matière de régalien et de services publics, les Français "n’en ont pas pour leur argent", ce qui sape la confiance dans la démocratie.
C’est pour dissiper ce sentiment que Gabriel Attal, alors ministre délégué aux Comptes publics, avait lancé en avril 2023 le site enavoirpourmesimpots.gouv.fr. L’objectif était de préciser le coût pour l’État de certains services publics, mais aussi de restaurer le consentement à l’impôt. Si l’on en croit les chiffres du baromètre, ce résultat n’est pas au rendez-vous.
Moins d’impôts pour moins de social ?
Sur le plan fiscal, d’autres responsables politiques font le choix d’une réponse plus radicale et ne cachent pas leur admiration pour la stratégie de la tronçonneuse du président argentin Javier Milei. C’est notamment le cas de l’eurodéputée Reconquête ! Sarah Knafo, qui défend une baisse drastique des impôts, mais aussi des dépenses de l’État.
Or, c’est un paradoxe soulevé par le baromètre, les Français sont ambivalents. S’ils trouvent qu’ils paient trop d’impôts, ils ne sont pas prêts à payer moins pour réformer notre modèle social. Par exemple, ils ne sont que 28 % à affirmer qu’ils sont intéressés pour payer moins contre une baisse des dépenses publiques concernant les retraites. Preuve, au passage, que la notion de système par capitalisation ne fait pas partie de nos mœurs.
Stratégie d’évitement
Les stratégies pour éviter l’impôt font plus que jamais partie de notre quotidien. Le Conseil des prélèvements fiscaux note que 55 % des Français estiment qu’il peut être justifié de frauder si l’occasion se présente. De même, trois sur quatre comprennent que certains s’expatrient pour éviter d’être trop ponctionnés.
Lucas Jakubowicz