Dans un climat de défiance envers la politique, six chefs de partis ont parlé économie, croissance et entrepreneuriat en clôture de la Rencontre des Entrepreneurs de France(REF) organisée par le Medef à Roland Garros. Sans surprise, Bruno Retailleau et Gabriel Attal furent les plus applaudis.
REF 2025 : face au patronat, la classe politique… prépare 2027
"Vu la situation politique, je m’attendais à me faire houspiller", soulignait un député de la majorité qui déambulait à Roland Garros, où se tenait la septième édition de la REF 2025 les 27 et 28 août. "C’est encore pire, je me suis senti ignoré, voire un peu méprisé", constate le parlementaire. Pendant deux jours, il suffisait d’écouter les discussions autour des transats, dans les allées, dans le public des conférences pour réaliser que la classe politique souffre d’un discrédit inédit dans les sphères patronales : "Qu’ils nous laissent bosser", "Ne rien faire serait encore mieux que d’essayer de faire", "Ils ne comprennent rien à l’économie, c’est fou", "Ils savent qu’ils nous mènent dans le mur", "Ils sont impuissants à changer les choses", "Ils ne pensent qu’à la prochaine élection". Une ambiance différente des autres éditions. Désormais, la résignation semble prendre le pas sur les débats enflammés.
Pourtant, la politique reste la politique : elle fascine. Le jeudi, en fin d’après-midi, le public s’est rassemblé nombreux sur les sièges du court Philippe Chatrier transformé pour l’occasion en arène politique. Y débattaient six chefs de partis : Marine Tondelier pour les écologistes, Manuel Bompard pour LFI, Fabien Roussel pour le PCF, Gabriel Attal pour Renaissance, Bruno Retailleau pour LR et Jordan Bardella pour le RN. Invités, Olivier Faure et Édouard Philippe n’étaient pas disponibles ce jour-là.
Bruno Retailleau, demandez le programme !
Si le ministre de l’Intérieur a passé quelques minutes en début de débat à justifier sa participation au gouvernement Bayrou, c’est parce que la journaliste Apolline de Malherbe qui animait la discussion lui a posé la question. Pour le reste, le président de LR s’est positionné vers l’échéance présidentielle en égrainant ce qui ressemble à un programme de campagne. "Je pense que nous sommes arrivés au bout d’un système social-étatiste. Il ne faudra pas chercher à le réparer : il faudra en changer. Mais cela, ce sera pour 2027." Tout au long des échanges, il a partagé ses propositions économiques : gel de l’emploi des fonctionnaires, aides sociales limitées à 70 % du Smic, mise en place d’un compte social unique qui regrouperait toutes les aides de l’État, déploiement d’un seuil zéro charge au-delà de 1 623 heures travaillées, retraite par capitalisation…
À l’applaudimètre, le Vendéen était en terrain conquis, il a été ovationné à plusieurs reprises, notamment lorsqu’il a repris une citation de Ronald Reagan pour décrire le fonctionnement économique de la France : "Ce qui marche, on le taxe, ce qui bouge encore, on le réglemente et ce qui ne bouge plus du tout, on le subventionne."
Bruno Retailleau et Gabriel Attal ont eu de réelles convergences et, sans surprise, ont été les plus applaudis
Gabriel Attal défend son bilan
Le représentant du bloc central a été autant applaudi que son "allié-rival" de LR, avec qui de nombreuses convergences ont eu lieu, notamment sur l’impact économique néfaste d’une hausse du Smic, la capitalisation du système de retraite ou l’assurance chômage. Lui aussi a prôné une refonte du modèle social : "La France de 2025 ne peut pas fonctionner avec un modèle qui date de 1945. Il faut l’adapter au vieillissement, au dérèglement climatique, à l’IA". L’ancien premier ministre a d’ailleurs été le seul des six participants à avoir mentionné l’intelligence artificielle.
Attaqué de toute part, il a tenu à défendre le bilan du macronisme depuis 2017 en mentionnant que le chômage de masse est de l’histoire ancienne : "Ce n’est pas tombé du ciel, c’est le fait de notre action résolue pour l’emploi et les entreprises". Le trentenaire a été longuement ovationné lorsqu’il a affirmé : "Je ne supporte plus d’entendre parler de cadeaux quand on parle de baisses d’impôts. La France n’est un paradis fiscal pour personne."
Durant ses prises de parole, le trentenaire a été le plus pro-UE, notamment en proposant la mise en place d’un capital-risque au niveau transnational. Selon lui, les groupes français Arkos, Dailymotion ou Viadeo auraient pu être les Apple, YouTube ou LinkedIn d’aujourd’hui. "Je refuse d’être la génération qui voit la France et l’Europe devenir une colonie chinoise ou américaine", a-t-il asséné.
Jordan Bardella fait rire… malgré lui
Dans le monde politique, Jordan Bardella est connu pour « caser » des punchlines censées être des temps forts d’un débat et faire rire l’auditoire. Durant deux heures, celui qui se rêvait à Matignon il y a quelques mois a parsemé ses interventions de « petites phrases » préparées en amont : « La France est une équipe qui a les meilleurs joueurs du monde, mais qui est entraînée par des ânes » ou encore : « Si vous, chefs d’entreprise, aviez géré vos sociétés comme le pays est géré depuis huit ans et plus, vous seriez en liquidation judiciaire. » Mais finalement, c’est à ses dépens qu’il a le plus amusé l’auditoire. Évoquant les règles européennes sur l’énergie, il commence sa phrase en expliquant gravement : « Moi, je siège au Parlement européen. » Immédiatement, des milliers de rires ont jailli dans les travées, son absentéisme chronique étant connu de tous.
Le représentant du RN a sûrement été celui qui a le plus parlé de "politique politicienne" en ironisant sur les bilans des autres partis ayant exercé le pouvoir, en dénonçant le sectarisme et le front républicain responsables, selon lui, de l’instabilité.
À l’image de son parti, Jordan Bardella oscille entre libéralisme et socialisme. Le moment le plus illustratif fut sa réaction sur la retraite par capitalisation. Estimant, "ne pas avoir de tabous", il a vite botté en touche en parlant… d’immigration
Sur le plan économique, le possible candidat à la présidentielle s’est montré plus emprunté. À l’image de son parti, sa doctrine oscille entre libéralisme et socialisme. Le moment le plus illustratif fut sa réaction sur la retraite par capitalisation. Estimant, « ne pas avoir de tabous », il a vite botté en touche en parlant… d’immigration.
Marine Tondelier, la surprise du débat
Pugnace, l’écologiste a pris le parti de s’adresser directement au patronat pour défendre le bien-fondé de sa politique. Insistant sur le besoin de "travailler ensemble", d’être "responsable", elle a été un peu malmenée en début de débat, mais a retenu l’attention de l’auditoire en faisant le lien entre perte de productivité et crise climatique, importance du mieux-disant social pour maintenir l’industrie en France, conditionnalité des aides aux entreprises. Si elle a fait lever des sourcils en défendant la diminution du temps de travail, sa défense des usines Michelin ou des hauts fourneaux a été bien accueillie. Elle peut se vanter d’avoir semé des graines dans les têtes…
En conclusion, la patronne des écologistes s’est autorisée une digression en interpellant le patronat sur "un contexte pré-année 30" avec une "bascule fasciste en cours". Citant l’historien Johann Chapoutot, elle a exhorté à ne pas suivre l’exemple allemand où, dans les années trente, "certaines élites politiques, économiques, journalistiques ont facilité l’accès au pouvoir de l’extrême droite, car ils avaient trop peur des avancées sociales".
Parfois malmenée, Marine Tondelier peut se vanter d’avoir semé des graines dans les têtes
Manuel Bompard et Fabien Roussel : mêmes idées, différentes approches
Le coordinateur national de LFI et le secrétaire national du parti communiste avaient bien conscience d’être en milieu hostile. Proches sur le plan économique, les deux hommes se sont différenciés sur la forme. L’Insoumis était sérieux, monacal, fidèle à sa ligne, peu désireux de plaire. Il a d’ailleurs souligné qu’il préférait être applaudi par le peuple que par les patrons.
De son côté, Fabien Roussel a préféré jouer la carte du rire et de la dérision. Il défend un plan de relance de 500 milliards en 5 ans ? "C’est moins que les 700 de ce dangereux communiste qu’est Friedrich Merz", le chancelier conservateur allemand. Entre ses tirades contre le libéralisme, l’appauvrissement des travailleurs, il a célébré "la bonne humeur", a invité l’auditoire à la fête de l’Huma et ironisé sur son niveau en langues étrangères : "Je suis pas fortiche en angliche".
Lucas Jakubowicz