Marc Ferracci occupe le poste de ministre de l’Industrie et de l’Énergie depuis la formation du gouvernement Barnier en septembre 2024. Macroniste de la première heure, il dresse un état des lieux de la politique de réindustrialisation de l’économie française sans omettre d’aborder les tendances géopolitiques et environnementales.

Décideurs. En 2024, pour la première fois depuis 2022, le solde entre les ouvertures et les fermetures d’usines est légèrement négatif. Même si 89 usines sont sorties de terre cette année, comment expliquez-vous cette tendance et comment l’inverser ?

Marc Ferracci. Posons d’abord un constat clair : le résultat reste positif dès lors que l’on prend en compte les extensions de site. La réindustrialisation continue de progresser, même si le rythme ralentit. À cela s’ajoute la sobriété foncière, qui incite davantage à étendre un site existant qu’à en créer de nouveaux.

Il faut rappeler la trajectoire industrielle suivie depuis 2017. En sept ans, 450 usines ont été ouvertes ou agrandies sur l’ensemble du territoire, générant la création de plus de 140 000 emplois industriels. La France demeure le pays le plus attractif d’Europe pour les investissements industriels.

Ensuite, il faut prendre en compte les chocs exogènes : instabilité politique, guerre commerciale, concurrence internationale exacerbée. Dans le secteur de l’acier, la Chine dispose de surcapacités qui excèdent, à elles seules, l’ensemble de la consommation de l’Union européenne. Dans l’électrique, des droits de douane ont dû être instaurés pour compenser les subventions massives à l’ensemble de sa chaîne de valeur. Ces facteurs sont des freins à la réindustrialisation et face à de tels écarts, les industriels européens ne jouent plus à armes égales.

"En sept ans, 450 usines ont été ouvertes ou agrandies sur l’ensemble du territoire, générant la création de plus de 140 000 emplois industriels" 

Pour inverser la tendance, le gouvernement agit sur tous les fronts. D’abord en France sur la compétitivité en facilitant l’accès à une énergie décarbonée et abordable, en soutenant massivement l’innovation et sa simplification pour faciliter son utilisation. À Bruxelles, des règles du jeu plus justes sont mise en avant : un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, des clauses de sauvegarde pour l’acier, et des exigences de contenu local.

Malgré les turbulences, le cap reste inchangé. Disposer d’une industrie forte, innovante, résiliente, ancrée dans les territoires demeure une condition essentielle de notre souveraineté.

Certaines régions comme l’Auvergne-Rhône-Alpes ou la Nouvelle-Aquitaine ont bénéficié d’un fort maillage industriel en 2024. D’autres connaissent plus de difficultés. Quelles politiques régionales allez-vous mettre en place pour favoriser celles qui se réindustrialisent sans oublier de développer les autres ?

La politique industrielle que nous portons s’applique à tous les territoires. C’est tout le sens de l’initiative Territoires d’industrie, que je pilote aux côtés de François Rebsamen, ministre de l’Aménagement du territoire, en lien étroit avec l’Agence nationale de la cohésion des territoires. Notre objectif est clair : permettre à chaque bassin, qu’il soit déjà dynamique ou en difficulté, de dynamiser son moteur industriel.

Les résultats sont là : sur les 183 territoires labellisés, 150 étaient en déclin industriel entre 2007 et 2020. Depuis 2020, 110 d’entre eux ont recréé de l’emploi industriel. Ces chiffres confirment une chose essentielle : il n’y a pas de fatalité territoriale. Ce sont les dynamiques locales, la mobilisation des élus, des industriels, des acteurs publics, qui font la différence.

En 2025, nous maintenons un panier de services en ingénierie territoriale, malgré un contexte budgétaire contraint. Nous relançons le label sites clés en main, avec un nouveau processus plus simple et plus déconcentré, pour permettre à davantage de territoires, y compris les plus en difficulté, d’attirer des projets industriels.

Nous lançons également un Sprint Innovation, opérationnel dès à présent : dans 80 départements, les moins dotés en structures d’innovation, l’État financera à 100 % des missions d’ingénierie pour faire émerger des filières industrielles nouvelles.

"Nous lançons également un Sprint Innovation, opérationnel dès à présent : dans 80 départements, les moins dotés en structures d’innovation, l’État financera à 100 % des missions d’ingénierie pour faire émerger des filières industrielles nouvelles."

Enfin, au-delà des usines d’aujourd’hui, il nous faut prévoir celles de demain, que nous souhaitons décarbonées et électrifiées. La planification à dix ans du réseau de transport d’électricité vise à structurer de véritables « autoroutes de l’énergie » et serviront à favoriser l’implantation d’usines le long de ces autoroutes.

Selon la DGE, l’industrie a tiré la productivité de l’économie entre 1990 et 2019. Sur cette période, les hausses de productivité par tête étaient en moyenne de 2,8 % par an pour l’industrie, contre 2,3 % pour le reste de l’économie. Ce facteur, indispensable à la bonne tenue de l’activité, a augmenté de 2 % pour l’ensemble de l’économie en 2024. Par quels leviers cherchez-vous à la stimuler ?

Ces leviers doivent être activés, tant au niveau français qu’européen : simplifier, innover, disposer d’une énergie compétitive, investir dans les compétences, baisser le coût du travail.

Nous devons redonner des marges aux entreprises pour qu’elles puissent produire, embaucher, innover. Cela passe par une politique commerciale européenne qui tienne compte de notre ambition environnementale avec une taxation carbone aux frontières plus efficace, mais également une préférence européenne dans les achats et les soutiens publics.

Il faut aussi poursuivre le soutien à l’innovation, à travers France 2030. L’avenir se prépare aujourd’hui, qu’il s’agisse de transition énergétique, de relance du nucléaire, de la montée en puissance de l’intelligence artificielle… Ces transformations sont des moteurs de productivité. Elles impliquent d’anticiper les besoins en compétences, comme dans le nucléaire, où 100 000 recrutements sont prévus d’ici dix ans, et de repenser également le financement de notre protection sociale pour qu’il n’entrave pas le travail.

La réindustrialisation de l’économie française passe aussi par l’investissement dans la transition énergétique. Cependant, on observe une baisse de l’intérêt public mais aussi politique envers cette thématique qui s’illustre par la rétrogradation du ministère de la Transition énergétique dans l’ordre protocolaire des gouvernements successifs depuis plusieurs années. Quel est votre avis en la matière ?

Je ne partage pas le constat d’un désengagement de l’État sur la transition énergétique : l’enjeu fondamental est d’intégrer nos ambitions environnementales au sein de chaque politique publique.

La décarbonation industrielle est au cœur de notre stratégie de réindustrialisation. Elle est une priorité assumée et dotée de moyens dans un contexte budgétaire pourtant exigeant. La décarbonation de l’énergie est également l’objectif principal poursuivi par la programmation pluriannuelle de l’énergie : au-delà de ces aspects, il s’agit de sortir de la dépendance aux énergies fossiles importées.

"Je ne partage pas le constat d’un désengagement de l’État sur la transition énergétique : l’enjeu fondamental est d’intégrer nos ambitions environnementales au sein de chaque politique publique" 

La France et l’Union européenne se sont engagées à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, avec un objectif intermédiaire de réduction des émissions de 55 % en 2030 par rapport à 1990. L’industrie, à elle seule, représente près de 20 % des émissions de gaz à effet de serre françaises. La décarbonation de l’industrie est à la fois simple et complexe. Simple, car elle se concentre sur un nombre restreint de sites fortement émetteurs : 50 sites représentent à eux seuls plus de la moitié des émissions industrielles. Complexe, car les transformations nécessaires sont très importantes et nécessitent des investissements massifs. L’État accompagne les industriels en ce sens, notamment avec 1,6 milliard d’euros voté en loi de finances pour 2025.

Enfin, la décarbonation est une condition de notre souveraineté. La dépendance aux énergies fossiles coûte cher. Lors de la crise énergétique, la France a dû dépenser 72 milliards d’euros pour faire face à l’envolée des prix de l’énergie. Ce niveau de dépendance est économiquement et géopolitiquement insoutenable.

C’est pourquoi l’État a tracé une trajectoire de sortie des énergies fossiles, en combinant la relance du nucléaire et le recours aux différentes énergies renouvelables, tant électrique que pour le biogaz ou la chaleur renouvelable.

Aujourd’hui, la France apprend à vivre au rythme des coups de boutoir de Donald Trump depuis son retour à la Maison Blanche. L’industrie peut, entre autres, être affectée par les droits de douane imposés outre-Atlantique. En outre, par ces mesures, le président américain cherche à attirer des entreprises européennes sur son territoire. Comment protégez-vous l’industrie française ?

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, les États-Unis ont durci le ton. Les nouveaux droits de douane sur les produits européens ne sont pas un simple geste de politique intérieure : c’est une stratégie offensive. On le voit déjà avec le taux imposé à 10% pendant les négociations, cela fragilise nos exportations, désorganise nos chaînes de valeur.

L’Union européenne depuis le début s’est montré « de bonne foi » dans la négociation. L’attitude de l’administration américaine avec des menaces d’escalade au 1er août, nous montre que nous devons à la fois assumer le rapport de force, être plus fermes et anticiper le déploiement de contre-mesures. L’Union reste une puissance commerciale de premier plan, elle a les moyens de défendre ses intérêts sans naïveté.

J’ai réuni dans ce sens le 21 juillet un Conseil national de l’Industrie (CNI) qui a rendu un avis commun sur le besoin que nous avons de changer de méthode, pour protéger nos entreprises européennes, en menant une négociation ferme qui puisse aboutir à un accord équilibré.

Il y a enfin une réflexion à porter sur ce que ce défi dit de notre compétitivité. Il nous faut produire en Europe ce que l’on consomme, maîtriser nos technologies stratégiques, sécuriser nos approvisionnements. C’est une question d’indépendance, mais aussi de cohérence. Si on veut garder nos emplois, notre tissu productif, notre capacité à innover, alors il faut agir. L’industrie française ne peut pas devenir une variable d’ajustement dans une guerre commerciale imposée par d’autres.

Propos recueillis par Tom Laufenburger