Selon le président du Medef, l’instabilité politique et la conjoncture internationale entravent la croissance. Mais la France dispose de nombreux atouts pour dynamiser son économie.
Patrick Martin (Medef) : "Le gouvernement doit renouer avec une politique pro-business"
Décideurs. Quel est le moral des chefs d’entreprise au moment du grand départ en vacances ?
Patrick Martin. Dans un contexte économique et financier tendu, marqué par une incertitude croissante en raison de l’instabilité politique nationale, internationale et concurrentielle, 84 % des chefs d’entreprise se disent inquiets pour l’avenir.
Cette incertitude et l’attentisme qu’elle génère se traduisent matériellement, en termes de niveau d’activité, d’emploi et de croissance. Au premier trimestre, cette dernière s’établit à 0,1 %. Nos voisins d’Europe du Sud (Portugal, Italie, Grèce, Espagne) font bien mieux que nous, avec des taux trois à quatre fois supérieurs au nôtre, tout en rétablissant leurs comptes publics.
Il n’y a pas de secret, le meilleur moyen d’éponger la dette – en complément de mesures courageuses de réduction des dépenses structurelles de l’État qui doivent impérativement être prises– c’est de doper l’activité. Pour qu’elle se relance, deux conditions prévalent. La confiance, qui passe par de la stabilité, et l’indispensable respect des engagements pris par l’État, ainsi que la compétitivité, qui appelle impérativement au maintien de la politique de l’offre qui a montré ses fruits en matière d’investissement, d’attractivité et de création d’emplois.
"Il n’y a pas de secret, le meilleur moyen d’éponger la dette, c'est de doper l'activité"
Face à l’instabilité causée par la dissolution, le gouvernement insiste sur le fait que la politique économique ne changeait pas. Avez-vous effectivement ce ressenti ?
Je le disais, la confiance est le préalable à l’activité des entreprises, leur création de richesse, son partage, l’emploi… Sans confiance, tous les projets sont mis à l’arrêt et notre réussite collective s’en trouve compromise. La non-tenue d’engagements pris par l’État participe d’une défiance qui nous pénalise tous. Je pense aux reports successifs de la suppression de la CVAE qui, et cela ne date pas de ce gouvernement, remettent en cause la politique de l’offre qui avait tant apporté à l’économie.
Depuis la dissolution, le manque de visibilité, de stabilité, les blocages politiques, la difficulté de mener des réformes courageuses dont notre pays a besoin n’ont cessé de dégrader la situation économique. Une situation aggravée par l’adoption d’un budget 2025 anti-économique. Ce qui a d’ailleurs valu la dégradation de la note de la dette souveraine de la France. Alors que nos entreprises sont les plus taxées des pays de l’OCDE, elles ont dû payer 13 milliards d’euros de charges supplémentaires en 2025.
En privilégiant la fiscalité aux économies structurelles inhérentes au fonctionnement de l’État, des collectivités, de notre système de santé, l’économie et avec elles les entreprises, s’affirment comme des variables d’ajustement. Or, elles sont le cœur de notre réussite. Pour relancer notre économie, l’emploi, les investissements et assurer notre positionnement sur des défis d’avenir, le gouvernement doit renouer avec une politique pro-business favorable à la croissance, à l’innovation et à l’emploi.
"Alors que nos entreprises sont les plus taxées des pays de l’OCDE, elles ont dû payer 13 milliards d’euros de charges supplémentaires en 2025"
Que pensez-vous des annonces récentes de François Bayrou ?
Nous accueillons positivement les annonces récentes du Premier ministre en amont des discussions du budget 2026. Le constat dressé par François Bayrou – notamment l’enflement de notre dette à raison de 5 000 euros par seconde – est celui que le Medef n’a de cesse de rappeler. Les annonces faites à l’occasion de son allocution du 15 juillet en matière de réduction des effectifs de la fonction publique, la non-remise en cause de dispositifs comme le CIR et l’impérative nécessité de relancer la production laissent envisager une volonté politique courageuse, équilibrée. Nous attendons maintenant la traduction sous forme de mesures concrètes.
Selon vous quelles seraient les grandes réformes à mettre en place pour améliorer la compétitivité et la croissance du pays ?
La France est confrontée à un réel problème de compétitivité, pénalisé par trois éléments structurels. Depuis la crise sanitaire, le coût de l’électricité a doublé, la fiscalité et les charges sur les entreprises ne cessent de s’alourdir et l’inflation normative en plus du coût pour la collectivité (60 milliards d’euros par an, quatre points de PIB) bride la capacité d’action des entreprises et fait le jeu de nos concurrents.
Les leviers à actionner pour renouer avec la compétitivité sont nombreux. On pourrait évoquer la quantité insuffisante de travail, le coût du travail bien plus élevé en France que dans tous les autres pays de l’OCDE, une complexité administrative et réglementaire hors norme.
Ces freins nous font perdre des parts de marché mondial, accélèrent notre décrochage. Dans de nombreux secteurs, notamment stratégiques, les entreprises françaises sont en train de se faire distancer. C’est grave pour l’avenir de notre pays et son indépendance stratégique.
"Les leviers à actionner pour renouer avec la compétitivité sont nombreux"
Pour surmonter notre déficit de compétitivité, une stratégie doit être adoptée, celle de la politique de l’offre : des réductions drastiques et structurelles des dépenses de fonctionnement de l’État, un allègement de la fiscalité à la charge des entreprises et une simplification de leur quotidien. Cela passe par un enrayement au niveau tant national qu’européen de la machine à produire et transposer de la norme. Ce n’est qu’au prix d’une compétitivité retrouvée que nous arriverons à renouer avec la croissance et donc avec une prospérité collective.
Quels sont les principaux atouts de la France ?
Les atouts de la France sont nombreux, ne cédons pas aux discours de Cassandre ! Nous disposons d’une énergie décarbonée et compétitive grâce au nucléaire. C’est un atout unique en Europe que le Medef promeut grâce à l’Alliance patronale du nucléaire que nous avons lancée avec quinze homologues patronaux européens.
Septième économie mondiale, la France est plébiscitée dans le monde entier pour la qualité de ses infrastructures, ses compétences et la force de son système de soutien à l’innovation. Préservons ces atouts. Nous disposons d’entreprises leaders dans des domaines stratégiques, comme l’aéronautique, le spatial, la défense, le luxe, l’automobile avec des majors qui nous font rayonner dans le monde entier. Dans leur sillage, les TPE, PME et ETI sont les garantes de l’emploi et de la cohésion dans les territoires. Défendons ces champions ! Nous figurons également en tête des pays européens les plus attractifs en matière d’investissements étrangers et occupons une position enviée dans des secteurs d’avenir, comme l’intelligence artificielle ou le quantique.
"Les atouts de la France sont nombreux, ne cédons pas aux discours de Cassandre !"
Une fois encore, nos entreprises ont la solution et il nous revient de tout faire pour nous donner les moyens de nos ambitions, tout faire pour qu’elles réussissent en France et fassent ainsi réussir la France. C’est le combat que le Medef mène sans relâche pour ses 240000 entreprises représentant 12 millions de salariés.
Des investissements considérables ont été menés dans les innovations de rupture, comme l’IA ou l’informatique quantique. Ont-ils déjà un impact sur notre économie, notamment sur les PME et les ETI ?
Bien que nous n’en soyons qu’au début pour certaines technologies, comme l’informatique quantique, les effets de ces innovations de rupture se font déjà sentir dans l’économie réelle, y compris dans les PME et les ETI.
L’intelligence artificielle est en train de redéfinir les chaînes de valeur dans de nombreux secteurs, et elle redessine nos façons de consommer ou de travailler. Dans l’industrie, certaines PME de la métallurgie ou de l’agroalimentaire utilisent déjà des outils d’IA pour optimiser la maintenance prédictive, réduire les pertes ou améliorer les cadences de production. C’est source de gains de productivité significatifs avec des investissements relativement modestes, surtout grâce à l’émergence de solutions SaaS (Software-as-a-Service) adaptées à leurs besoins.
Face aux opportunités qu’offre l’IA, le message du Medef est très clair. C’est celui que nous avons porté durant tout notre Tour de France de l’IA à la rencontre de milliers de chefs d’entreprise dans toute la France : emparez-vous de l’IA ! L’IA est l’affaire de toutes les entreprises !
"Emparez-vous de l’IA, elle est l’affaire de toutes les entreprises !"
La fracture technologique ne se dressera pas entre, d’un côté, des secteurs dont le cœur de métier est le numérique et, de l’autre, ceux qui intuitivement en sont éloignés. Non, la fracture se situera entre ceux qui ont intégré l’IA dans leur activité en se formant notamment, et ceux qui auront laissé cette vague les submerger.
Comment définiriez-vous le "modèle français" idéal ?
En un mot : croissance. C’est un modèle qui encourage la croissance qui sera à même de répondre aux grands défis que nous avons à affronter, qu’ils soient économiques, techniques, numériques, environnementaux ou sociaux.
Sans croissance, pas de création et de partage de richesse, pas de création d’emploi et donc plus de lien social, pas d’investissement pour se décarboner, se positionner sur l’IA, le quantique, et pas d’acceptabilité sociale des grandes transitions. À titre d’exemple, porter le taux de croissance potentiel de 1% à 2% par an permettrait de doubler le revenu national supplémentaire créé chaque année, de 30 à 60 milliards d’euros, de mieux satisfaire les attentes collectives, tout en réduisant progressivement le déficit public en dessous de 3% du PIB.
"Porter le taux de croissance potentiel de 1% à 2% par an permettrait de doubler le revenu national supplémentaire créé chaque année"
Ce choix de modèle productif garant de notre prospérité collective dépend d’une volonté politique claire et assumée. C’est ce modèle que le Medef défend et auquel nous contribuons au travers de propositions robustes, chiffrées, nourries par les remontées de nos 119 Medef territoriaux et régionaux, ainsi que nos 102 fédérations professionnelles couvrant tous les secteurs d’entreprise et tous les modèles d’entreprises.
La question de la formation et de l’éducation est centrale pour la compétitivité de demain. Dans tous les tests internationaux, notamment en sciences, notre pays décline. Est-ce une préoccupation pour le Medef ? Votre mouvement a-t-il des recommandations en la matière ?
Le combat des compétences est la mère de nombreuses batailles. Un combat que le Medef mène très prioritairement et que j’ai mis au cœur de mon mandat. La France a trop longtemps délaissé la question de l’orientation des élèves qui est pourtant une étape charnière dans la vie des futurs adultes, des futurs collaborateurs et citoyens. Le bilan est sans appel : décrochage, voies sans débouché, impossibilité de rejoindre le parcours souhaité, absence de compétences vitales pour l’économie.
L’échec de cette politique publique représente une perte annuelle de 3 à 4 milliards d’euros pour l’économie. En raison du manque d’accompagnement et d’information, de nombreux jeunes se lancent dans des filières sans débouchés et, comble de l’absurdité, les chefs d’entreprise ont de plus en plus de difficultés à pourvoir les postes ouverts, rémunérateurs et orientés vers l’avenir. Derrière ces chiffres, ce sont des vies dont il est question, tout comme notre capacité à relever collectivement les défis d’avenir qui appellent des compétences nouvelles : l’IA, le quantique, la transition écologique et la transformation des métiers qu’elle opère…
"Le combat des compétences est la mère de nombreuses batailles. Un combat que le Medef mène très prioritairement et que j’ai mis au cœur de mon mandat"
Parce que l’entreprise est une boussole d’orientation, j’ai souhaité que le Medef se mobilise avec force et une grande détermination sur ce défi immense et c’est tout le sens du nouveau Pôle Compétences, formation et jeunesse du Medef ainsi que de nos 14 propositions intitulées « Un jeune bien orienté, un succès pour tous », premier volet d’une longue série de propositions. En matière d’orientation, je pense aux stages de seconde que nous avons très largement relayés auprès de notre réseau, au guide d’accueil dédié que nous avons réalisé pour accompagner les entreprises dans cette responsabilité complémentaire.
Mais aussi à la semaine École-Entreprise que le Medef a initiée avec le ministère de l’Éducation nationale. En 2025, je le dis clairement : aucun jeune ne doit choisir un métier par défaut ou emprunter la mauvaise voie. Trop de formations n’offrent que peu de débouchés. Enfin, il est impératif d’aligner les formations avec les besoins réels des entreprises, premiers pourvoyeurs d’emploi. Comment ? En les associant à l’élaboration des offres de formation, au plus proche des besoins du terrain, car ce sont tout de même elles les mieux à même de savoir ce dont elles auront besoin comme compétences demain pour répondre aux bouleversements technologiques qui se dressent devant elles.
Propos recueillis par Lucas Jakubowicz