Dans cette tribune, l’entrepreneur et chercheur Jérémy Lamri prend acte du divorce entre le peuple et ses responsables politiques. Il appelle à une réhabilitation de la politique et revient sur sa structure hybride Les Émergences.

Il ne se passe plus une semaine sans que la défiance citoyenne ne s’exprime : abstention record, montée des extrêmes, rejet du débat public. Pourtant, cette crise n’est pas tant une crise de la politique que la faillite de la vision. Alors même que notre époque est bouleversée par les transitions écologiques, technologiques, sociales et démocratiques, nous continuons de naviguer à vue. Plus grave encore : nous semblons avoir accepté cette situation comme une fatalité. Mais une société sans cap est une société en sursis. Si nous voulons éviter de subir l’avenir, il nous faut réapprendre à le construire.

Une démocratie sans projet n’engage plus personne

Pendant longtemps, la politique a été porteuse d’un horizon : on pouvait débattre des moyens, mais les grands récits collectifs offraient un cap. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Nos dirigeants gèrent le présent à coups de mesures techniques, de calculs d’opinion et de logiques de court terme. Le débat public se résume trop souvent à des joutes vides de contenu, à des postures plus qu’à des projets.

Or, une société ne peut pas vivre sans récit. Sans un « pourquoi », les « comment » s’épuisent. C’est cette dimension fondatrice que nous avons perdue : celle d’un futur désirable, construit ensemble, et capable de nous mobiliser.

Nos dirigeants gèrent le présent à coups de mesures techniques, de calculs d’opinion et de logiques de court terme

À Athènes, faire de la politique, c’était participer à l’invention de la cité, imaginer ensemble les règles du vivre-ensemble. Aujourd’hui, la politique est devenue gestionnaire, réduite à des arbitrages technocratiques. Nous avons perdu l’ambition fondatrice de la démocratie : inventer un monde commun.

L’épuisement est partagé : élus comme citoyens

Cette crise de sens n’épargne personne. Les élus eux-mêmes sont pris au piège d’un système d’urgence permanente : tout est soumis au temps médiatique ou électoral, à l’arène des réseaux sociaux, à la peur de l’impopularité. Ils gouvernent sous pression, sans espace pour penser, anticiper ou simplement écouter.

Face à eux, les citoyens décrochent. Comment s’engager dans un débat qui ne débouche sur rien ? Pourquoi voter si l’on ne croit plus à aucune offre politique ? L’abstention n’est pas un désintérêt, c’est un acte de retrait lucide.

Résultat : la politique devient un théâtre creux. D’un côté, des gouvernants qui peinent à incarner un cap. De l’autre, des citoyens qui refusent d’adhérer à des promesses sans projet. Entre les deux, un vide qui se creuse et alimente les extrêmes, la résignation ou le cynisme.

Mais plus encore que l’essoufflement du système, c’est la dérive des postures individuelles qui interpelle. Trop souvent, les responsables politiques ne se saisissent pas des sujets — ils se saisissent de leur propre trajectoire. Ce n’est plus l’intérêt général qui guide les débats, mais la préservation de carrières, d'égos, ou de places. Une politique hors-sol, centrée sur elle-même, qui finit par ne servir que les intérêts de quelques-uns — élus, technocrates ou influenceurs — au détriment de l’intérêt collectif.

Or, être un homme ou une femme politique, ce n’est pas gérer son image, ni arbitrer selon les sondages. C’est porter une vision, engager des transformations, et assumer une responsabilité devant l’histoire. C’est accepter de déplaire pour être juste, et de prendre des risques pour faire avancer la société.

La solution ? Réhabiliter la politique comme projet

Face à ce constat, faut-il abandonner la politique ? Certainement pas. Mais il est urgent d’en changer la forme et la finalité. Il faut sortir d’un modèle vertical, fermé, désincarné, pour réhabiliter une politique du projet. Une politique qui assume de prendre de la hauteur, d’ouvrir les possibles, de mobiliser les intelligences. Une politique qui ne se réduit pas à administrer le réel, mais qui invente des futurs communs.

Il ne s’agit pas de croire à une révolution institutionnelle. Il s’agit de reconstruire, pas à pas, une démocratie du faire. Une démocratie ancrée dans les territoires, dans les liens, dans les pratiques. Une démocratie vivante, au service des transformations à venir.

Partout, des alternatives existent déjà — mais elles sont invisibles

Le plus paradoxal dans cette histoire ? Ce besoin de cap est partagé, exprimé, vivant. Partout, des citoyens s’engagent. Ils ne demandent pas l’autorisation d’exister. Ils innovent, expérimentent, réparent.

Ce sont des enseignants qui repensent l’école. Des entrepreneurs qui réinventent l’emploi. Des élus locaux qui ouvrent des tiers-lieux. Des artistes, des scientifiques, des parents, des étudiants, qui, chacun à leur échelle, cherchent à construire une société plus juste, plus humaine, plus durable.

Mais ces initiatives sont trop souvent isolées, dispersées, invisibilisées. Il leur manque un récit pour les relier, une structure pour les soutenir, un espace pour les amplifier.

C’est pour répondre à ce besoin que j’ai lancé Les Émergences. Ce n’est ni un think tank, ni un club privé, ni un parti. C’est un mouvement ouvert à toutes celles et ceux qui ne se sentent représentés nulle part, mais qui refusent la résignation, et souhaitent toujours se battre pour un futur souhaitable.

Notre ambition : relier les idées, les personnes et les initiatives. Imaginer, expérimenter, diffuser. Créer un laboratoire citoyen capable de faire dialoguer des savoirs, de construire des solutions concrètes, de porter un récit collectif. Nous ne prétendons pas avoir les réponses. Mais nous sommes convaincus d’une chose : il est temps de sortir du silence politique pour réinvestir le champ des possibles.

En quelques jours, nous sommes déjà des centaines dans le mouvement, avec une structure bénévole qui se structure à toute vitesse pour préparer des formations citoyennes, des débats de société, et mettre en valeur des projets qui démontrent le potentiel de l’économie quaternaire, ce modèle au coeur de la vision des Émergences.

Si nous voulons un avenir plus désirable, il faut commencer par en ouvrir le chemin. Il ne suffit pas de s’indigner. Il faut s’engager. Il ne suffit pas de dénoncer. Il faut proposer. Il ne suffit pas de voter. Il faut co-construire. Le vide politique n’est pas une fatalité. Il est une invitation à agir. Ensemble.