Mathieu Hanotin est le président de Plaine Commune, établissement public territorial (EPT) qui regroupe huit villes et une commune déléguée au nord de Paris, en Seine-Saint-Denis. Il est également maire (PS) de Saint-Denis, la deuxième commune la plus peuplée d’Île-de-France, qui accueille de nombreux data centers sur son territoire.

Décideurs. Quelles sont les raisons de l’attractivité de la Seine-Saint-Denis en matière d’implantation de data centers ? 

Mathieu Hanotin. La Seine-Saint-Denis, et plus particulièrement Plaine Commune, bénéficie de plusieurs atouts qui en font un territoire particulièrement attractif pour l’implantation de centres de données. Tout d’abord, la disponibilité foncière reste un facteur clé. Dans un environnement métropolitain dense, notre territoire dispose encore de réserves foncières mobilisables pour ce type d’infrastructures. Le département est par ailleurs desservi par un réseau électrique performant et résilient, capable de soutenir les puissances requises par ces équipements particulièrement énergivores. Ces deux leviers combinés favorisent naturellement l’accueil de ces installations stratégiques.

Sur notre territoire, Plaine Commune se positionne comme un acteur régional majeur : nous accueillons aujourd’hui seize data centers, soit environ 10 % du parc francilien, principalement sur les communes d’Aubervilliers, La Courneuve et Saint-Denis. Ces installations sont opérées par six entreprises, dont deux françaises, parmi lesquelles figurent des leaders mondiaux, tels qu’Equinix ou Digital Realty.

Comment intégrer la construction de data centers dans la stratégie d’aménagement urbain d’une commune ou d’une intercommunalité ?

Nous devons adopter une approche pragmatique. Comme pour d’autres fonctions essentielles – qu’il s’agisse de la logistique urbaine, des services de traitement des déchets ou encore des centrales à béton – les data centers, bien qu’ils puissent générer certaines nuisances, s’inscrivent désormais dans les besoins structurels des territoires. Ils sont le reflet de la numérisation croissante et de la virtualisation de nos activités économiques, une dynamique amplifiée par les développements de l’intelligence artificielle.

Leur présence devient également un enjeu de souveraineté numérique dans un contexte de recomposition géopolitique globale. C’est pourquoi nous avons, au sein de Plaine Commune, anticipé ces évolutions en intégrant des dispositions spécifiques dans notre Plan local d’urbanisme intercommunal (PLUi). Nous avons par exemple fixé une limite de surface plancher à 20 000 mètres carrés et imposé la récupération obligatoire de la chaleur produite, avec une étude de raccordement au réseau de chaleur. Cela permet d’assurer une intégration maîtrisée et durable de ces infrastructures dans notre stratégie d’aménagement.

"Les data centers s’inscrivent désormais dans les besoins structurels des territoires"

Quels sont, selon vous, les principaux bénéfices, notamment économiques, générés pour un territoire par un data center ?

Les bénéfices directs en matière d’emplois sont relativement limités, et ces infrastructures sont particulièrement consommatrices de ressources et d’espace. Il est donc nécessaire d’encadrer leurs implantations. Nous essayons d’adopter un principe simple : partout où ne peuvent être accueillis ni logements – notamment à cause des pollutions –, ni bureaux, ni équipements publics, nous étudions la possibilité d’installer des data centers ou des infrastructures logistiques. L’enjeu, au fond, est de faire en sorte que chaque centre de données soit un projet utile et connecté à son territoire, tant sur le plan économique qu’environnemental. Ils doivent répondre à notre besoin et non l’inverse.

Les data centers sont souvent critiqués pour leur forte consommation énergétique et leur impact carbone. Comment gérez-vous cette problématique au niveau local ?

C’est une question cruciale, que nous abordons de manière volontariste. La décision d’autoriser l’implantation d’un data center ne peut se faire sans une évaluation rigoureuse de son impact et de sa valeur ajoutée territoriale. C’est pourquoi Plaine Commune a inscrit dans son PLUi des règles précises visant à encadrer leur implantation.

Mais notre démarche va au-delà du cadre réglementaire. Nous nous engageons dans un dialogue avec les opérateurs pour les inciter à repenser leurs modèles. Cela implique une exigence en matière d’architecture, d’intégration urbaine, d’usage de matériaux issus de l’économie circulaire, mais aussi de sobriété foncière. Nous encourageons la densification, la réhabilitation de bâtiments existants, et nous refusons le modèle du data center monolithique, coupé du reste de la ville. Par ailleurs, la récupération de la chaleur fatale est une obligation pour toute nouvelle installation, avec un point de centralisation unique et une étude de raccordement systématique au réseau de chaleur. Il est essentiel de ne plus considérer les data centers uniquement comme des installations industrielles ou commerciales, mais bien comme les maillons d’une filière économique à part entière, en forte croissance. Il est temps que les opérateurs changent leur approche et comprennent qu’ils ne pourront plus se développer en oubliant les habitants et territoires où ils souhaitent s’implanter.

"Il y a un risque réel de voir les décisions d’implantation échapper aux élus locaux et à la démocratie territoriale"

Vous avez annoncé que le prochain PLUi prévu pour novembre 2025 imposera le raccordement au réseau de chaleur de tous les futurs data centers. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Cette disposition figure parmi les évolutions majeures que nous introduirons. À compter de novembre 2025, seules les implantations en zone UA seront autorisées. Par ailleurs, les nouveaux data centers ne devront pas dépasser une surface de plancher de 20 000 mètres carrés ; ils devront intégrer un système de récupération de la chaleur en un point unique ; prévoir une étude de raccordement au réseau de chaleur ; réserver un espace libre de 500 mètres carrés minimum, proche de la voie publique, pour accueillir un local de récupération de chaleur ; et enfin, disposer d’un réseau de canalisations destiné à acheminer cette chaleur jusqu’au local dévolu à cette fin. L’exemple du centre Equinix illustre bien cette logique : un projet de ce type peut s’inscrire dans une dynamique vertueuse, à condition que les exigences territoriales soient pleinement prises en compte dès la conception.

Estimez-vous que les outils réglementaires actuels permettent aux collectivités locales de peser suffisamment dans les décisions d’implantation ? Que pensez-vous du label « projet d’intérêt national majeur » (PINM) ?

La simplification des procédures ne me semble pas aller dans le bon sens, car, actuellement, il n’y a justement pas de frein à la production : des dizaines de data centers sont livrés en France aujourd’hui. Il faut certes répondre à la croissance exponentielle des besoins numériques, mais cela ne peut se faire contre les élus locaux et les projets de leurs territoires. Le label « projet d’intérêt national majeur » prévu dans le projet de loi en discussion à l’Assemblée nationale pourrait, en effet, accélérer certaines procédures, comme la mise en compatibilité des documents d’urbanisme ou les raccordements électriques, mais l’État ne devrait pouvoir l’utiliser que dans des cas exceptionnels et surtout en fonction de la situation existante dans les aires urbaines concernées.
Il y a un risque réel de voir les décisions d’implantation échapper aux élus locaux et à la démocratie territoriale. Or, ces projets transforment durablement nos territoires. Les collectivités doivent donc conserver un rôle central dans la gouvernance de ces implantations.

Propos recueillis par Alexandre Hervaud

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