Management par la terreur, cyberharcèlement, culte du chef, organisation dépeinte comme une secte, protection d’agresseurs loyaux… La Meute, ouvrage des journalistes Charlotte Belaïch et Olivier Pérou fait beaucoup parler. Et pour cause, il dévoile au grand public les dessous de la France insoumise.

Antisémitisme banalisé

Beaucoup a déjà été écrit sur les dérives antisémites de LFI. Est-ce une stratégie électoraliste ou le mouvement est-il gangrené ? Les témoignages récoltés par Charlotte Belaïch journaliste à Libération et Olivier Pérou, journaliste au Monde laissent penser que la seconde option prévaut.

"En fouillant dans leur mémoire, certains des amis de Jean-Luc Mélenchon se souviennent de quelques réflexions qui, à l’époque déjà, les avaient interpellés. Un ancien de l’Essonne raconte sa gêne après avoir entendu Mélenchon lancer à une militante au nom à consonance hébraïque ‘toi et les tiens’. Deux personnes, un temps très proches de lui, affirment aussi l’avoir entendu plusieurs fois parler du ‘lobby dont on ne doit pas dire le nom’. La coautrice de cet ouvrage, au nom hébraïque, coupable d’avoir écrit un article sur le fossé grandissant entre les Juifs et Mélenchon en juillet 2023 ? ‘Un agent du Likoud’, affirme-t-il". Si le Patron prononce de tels propos complotistes et essentialistes en interne, il est logique que ses troupes suivent la tendance et ne soient jamais désavouées…

Les propos antisémites se retrouvent également dans la bouche de Sophia Chikirou, députée, compagne, communicante et figure centrale de LFI. Lors de la présidentielle de 2012, sa société Mediascop assure la communication du candidat. Mais une dispute survient avec ses deux associés Arnauld Champrenier-Trigano et Alban Fischer qui réclament "leur départ et leur dû engagé dans l’affaire". Réponse de Chikirou ? "Ce ne sont pas deux petits juifs qui vont me prendre mon argent".

"Un ancien de l’Essonne raconte sa gêne après avoir entendu Mélenchon lancer à une militante au nom à consonance hébraïque ‘toi et les tiens’ "

Longtemps proche de Jean-Luc Mélenchon et purgée en 2024, la députée Clémentine Autain témoigne dans l’ouvrage. Elle se souvient encore "abasourdie" d’un comique de répétition de Sophia Chikirou durant la crise sanitaire : "Tu sais pourquoi il faut se vacciner ? Parce qu’il y a deux catégories de personnes qui le font : les Juifs et les riches."

Au vu de l’ambiance en interne et des prises de paroles publiques, les témoins interrogés sont unanimes, il n’y a plus de militants et de cadres de confession ou de culture juive au sein de LFI. Les derniers Mohicans sont partis depuis le 7 octobre. Tous les journalistes connaissent la gentillesse et le professionnalisme de Muriel Rozenfeld, attachée de presse historique du mouvement. "Après le 7 octobre elle se met en arrêt maladie, meurtrie par les attaques. Beaucoup savent que ses deux filles vivent en Israël. ‘Muriel est au plus mal et tout le monde fait comme si elle n’existait pas’", raconte alors un collaborateur parlementaire.

L’importance de X

Décideurs Magazine avait déjà enquêté sur les techniques de cyberharcèlement de LFI ou sur son utilisation de X. La Meute confirme ce qui était écrit dans les articles et va plus loin. En plus de servir à relayer les éléments de langage, on y apprend que Jean-Luc Mélenchon utilise le réseau social d’Elon Musk pour surveiller et contrôler ses troupes : "La politique du retweet est cardinale. ‘Si vous ne retweetez pas assez, on vous en fait le reproche. On scrute vos réseaux sociaux’. À LFI, la rétribution militante se fait par ailleurs par des retweets et des likes de cadres. Plus ils sont proches de Jean-Luc Mélenchon, plus la récompense rend fier."

Cyberharcèlement organisé

X et d’autres réseaux sociaux servent également à cyberharceler les opposants, en particulier lorsqu’ils sont de gauche. De nombreuses victimes témoignent dans le chapitre Quoi ? T’aimes pas la baston ? qui fait froid dans le dos. Les journalistes de Libération et du Monde rendent publique l’existence d’une "petite armée numérique, réunie au siège du mouvement pour relayer les interventions des Insoumis et attaquer les ennemis". La cellule menée par Bastien Parisot (qui serait l’auteur de l’affiche antisémite de Cyril Hanouna) sous contrôle de Sophia Chikirou, identifie "des comptes de militants très actifs réunis sur une boucle renommée par certains ‘la liste des 100 trolls’ sur lesquels il donne des mots d’ordre et lance des assauts. ‘Ca sert à aiguiller les flux, à faire monter des sujets. Ensuite ça ruisselle’".

À l’inverse d’autres partis de gauche, la lutte contre les violences sexistes et sexuelles n’est pas un moyen de protéger les femmes de comportements prédateurs. Chez LFI, cette cause sert à écarter les irritants et à protéger les amis

Éric Coquerel : agresseur protégé en haut lieu ?

Il y a quelques années, l’universitaire Thomas Guénolé avait été purgé de LFI. Pour cela, le mouvement avait monté de toutes pièces une affaire d’agression sexuelle. À l’inverse d’autres partis de gauche, la lutte contre les violences sexistes et sexuelles n’est pas un moyen de protéger les femmes de comportements prédateurs. Chez LFI, cette cause sert à écarter les irritants et à protéger les amis.

La Meute met en avant des témoignages lourds et récurrents sur le cas d’Éric Coquerel. "Au sein du mouvement, personne n’ignore la réputation d’Éric Coquerel (…) C’est d’ailleurs un conseil qui se murmure entre militantes : lors des soirées, mieux vaut s’en tenir éloigné. ‘On a tous fait l’expérience de mains baladeuses en soirée, à la vue de tous, raconte une ancienne cadre’ (…)  ‘Depuis des années tout le monde est au courant de son comportement’".

Pendant des années, des cadres insoumis comme Clémentine Autain ou Danielle Simonnet ont essayé d’avertir l’intéressé sur son comportement en lui expliquant que "quand une fille dit non, c’est non" ou que le réseau militant n’est pas un "terrain de chasse".

Le président de la commission des Finances de l’Assemblée nationale peut toutefois dormir tranquille, il est protégé en haut lieu. "S’attaquer à lui, c’est risquer son avenir." Le travail de Charlotte Belaïch et Olivier Pérou revient sur un épisode révélateur. En 2017, la militante Amandine Fouillard, co-animatrice du livret Egalités femmes-hommes de LFI, avait tiré la sonnette d’alarme auprès de la direction : "‘Dès que j’ai parlé de Coquerel, ils se sont braqués’, se souvient la féministe. Quelques mois plus tard, elle était déchue de ses fonctions."

Amandine Fouillard, co-animatrice du livret Egalités femmes-hommes de LFI a attiré l'attention de la direction sur l'attitude d'Eric Coquerel. Quelques mois plus tard, elle est déchue de ses fonctions

Thomas Portes, tricard au PCF, bien accueilli chez LFI ?

Adepte des propos outranciers, Thomas Portes est l’une des figures les plus identifiées de LFI. L’actuel député de Seine-Saint-Denis a commencé sa carrière au PCF. Mais son rapport à la gent féminine l’a empêché de poursuivre sa carrière dans le parti. "Au total, ce ne sont pas moins de quatre signalements qui le concernent », dévoile La Meute. "Parmi les accusations, une militante rapporte avoir reçu des messages à caractère sexuel de sa part, lui demandant notamment une photographie de son sexe. À une autre, il proposera une relation sexuelle et insistera malgré un non ferme et définitif (…) Au sein du PCF, sa réputation s’érode, mettant fin à ses ambitions."

Il trouvera un bon accueil chez LFI. Certes, des "signalements le suivent", son nouveau parti apprend que Thomas Portes n’avait par exemple "pas le droit d’approcher les Jeunes communistes". Mais le trentenaire a trouvé la parade : c’est devenu l’un des plus farouches soutiens de Jean-Luc Mélenchon, ce qui le protège.

Sébastien Delogu, le "charo"

Il en est de même pour le député de Marseille Sébastien Delogu qui affirme "Mélenchon c’est Dieu, et moi je suis le fils de Dieu". Cette protection au sommet lui permet de se "repaître de sa nouvelle notoriété. Il se vante de collectionner les femmes. ‘Il reçoit des messages privés de tous les côtés, des meufs de la téléréalité, des Russes… ça rend dingue’, raconte un ancien proche".

"Mélenchon c’est Dieu, et moi je suis le fils de Dieu"

Si tout cela n’est pas illégal, les auteurs glissent que "certains dénoncent des méthodes de charognard prêt à tout". Notamment draguer une femme qui a perdu son frère dans un règlement de compte. La technique de séduction : donne-toi et je te donne l’identité du meurtrier…

Plus préoccupant, plusieurs témoignages signalent sa manière de s’adresser aux femmes en public : "‘Cette chienne’, ‘cette pute ‘ peut-il éructer pour désigner des femmes. ‘Des trucs que je n’ose même pas dire. À la fin, j’avais l’impression que c’était normal’, raconte un militant marseillais. ‘Cette salope, je vais la faire violer’, se serait-il emporté un jour devant la militante Katia Yakoubi au sujet de Lise Maillard dans un moment de tension ".

Esprit de cour ou secte ?

LaMeuteCouv

C’est une chose que tout le monde pressentait : même si LFI se présente comme un mouvement gazeux au service de la démocratie, c’est avant tout une structure au service de l’ambition présidentielle d’un seul homme : Jean-Luc Mélenchon. En se plongeant dans les arcanes et l’organisation insoumise, les auteurs dépeignent de véritables phénomènes de cour. Plusieurs témoins, dont des députés insoumis, évoquent même le champ lexical de la secte.

"Sciemment, Jean-Luc Mélenchon souffle le chaud et le froid, faisant semblant d’avoir oublié un prénom pour signifier la distance. Il entretient ainsi un phénomène de cour. Lorsqu’il s’installe à table, tout le monde attend de voir qui est appelé à venir à ses côtés. ‘Toi, viens t’asseoir là’, honore-t-il quand ce n’est pas sa garde rapprochée qui vient chercher l’heureux élu : ‘Jean-Luc t’attend’".

"Avant les manifestations, il y a ceux qui sont invités au café et ceux qui ne le sont pas. À la fin des meetings aussi, la garde rapprochée de Mélenchon sélectionne ceux qui peuvent venir en loge ou boire un verre avec le tribun."

"Pour certains, c’est Dieu le père. Il y a un jeu d’influence pour en être le plus proche. C’est ça que j’ai trouvé le plus fou", pointe son ancienne suppléante marseillaise Sophie Camard. Pour accéder à ces moments, certains sont prêts à tout. C’est notamment le cas de Thomas Portes qui adorerait rapporter au Chef les petites phrases de certains "camarades"…

"On préfère la loyauté à la compétence, les gens sont choisis pour leur médiocrité (...) Jean-Luc s'entoure de gens de moins en moins bons"

La jeunesse au pouvoir, vraiment ?

La Meute revient longuement sur les purges de LFI qui visent prioritairement des profils capés, des technocrates, des élus expérimentés. Ils sont remplacés par des plus jeunes. "Les anciens cadres évincés, les jeunes lieutenants ont pris les commandes."

De l’avis des purgés, mais aussi des personnes toujours actives chez LFI, les nouveaux cadres, notamment chez les députés, sont choisis pour leur loyauté et leur soumission au Chef plus que pour leurs compétences ou leur expérience. Un collaborateur du groupe l’affirme clairement aux auteurs : "On préfère la loyauté à la compétence, les gens sont choisis pour leur médiocrité."

"Quand tu te fais élire à même pas trente ans, que t’as jamais bossé de ta vie et que tu expliques aux organisations syndicales comment penser, bonjour le monstre en gestation"

L’enquête révèle d’ailleurs qu’au sommet de la pyramide on s’amuse du niveau de certains députés. "Dans l’entourage de Mélenchon, il n’y a que des jeunes qui sortent de Sciences Po et ont très peu d’expérience. Ils n’ont pas de repères électoraux ou politiques, sont obsédés par les séries télévisées", pointe l’ancien spin doctor Laurent Matejko. Boris Bilia, responsable du programme en 2017, déplore pour sa part que "Jean-Luc s’entoure de gens de moins en moins bons. Tous les technos s’éloignent".

En somme, le management de LFI est un contrat qui contente le Patron et les nouveaux députés. Ces derniers sont directement propulsés au Palais-Bourbon, parachutés dans des circonscriptions imperdables et "complètement dépendants de la direction qui attribue les investitures". Pour la sénatrice PS Laurence Rossignol qui a longtemps travaillé avec le triple candidat à la présidentielle, "ce sont donc de jeunes députés qui doivent tout à Mélenchon et ne le remettent pas en question". De quoi inquiéter Alexis Corbière qui témoigne : "Quand tu te fais élire à même pas trente ans, que t’as jamais bossé de ta vie et que tu expliques aux organisations syndicales comment penser, bonjour le monstre en gestation".

Lucas Jakubowicz

La Meute, enquête sur la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, Flammarion, 346 pages, 22 euros