C’est devenu un classique : chaque gouvernement essaie d’attirer des cadres du secteur privé. Baptisés "ministres de la société civile", ils font face à un défi : rester eux-mêmes, tout en respectant les règles de la politique. Mission impossible ? Réponse avec Élisabeth Moreno, Présidente du CA de Ring Capital et Ring Africa  et ancienne ministre déléguée chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l’Égalité des chances dans le gouvernement de Jean Castex.

 

Décideurs. Beaucoup de ministres venus de la société civile pointent la déconnexion des "professionnels de la politique". Avez-vous ressenti cela ?

Élisabeth Moreno. Oui, c’était marquant. Beaucoup restent à Paris cinq jours sur sept, voire plus, et estiment tout savoir de ce qui se passe dans les zones rurales, les quartiers populaires, l’Outre-mer. La plupart sortent des mêmes écoles, sont issus des mêmes milieux, partent en vacances ensemble, font des barbecues le week-end et restent, par la force des choses, dans un microcosme. La politique ne devrait pas être un métier. Lorsque l’on en fait trop longtemps, le raisonnement peut devenir biaisé. J’entends beaucoup de Français dire que leurs représentants sont en dehors du réel.

D’une certaine façon, c’est vrai. Lorsque l’on entre en politique, même par la petite porte, comme collaborateur de ministre ou d’élu, on vit en vase clos dans un monde différent de celui du citoyen lambda. Dès que l’occasion se présente, j’incite les citoyens, notamment les plus jeunes, à aller voter. La phrase qui revient le plus souvent ? "Mais ce n’est pas mon monde". Cela en dit long…

Un ministre ayant une expérience d’élu local est-il moins hors-sol ?

Certainement. Plusieurs sondages publiés durant la crise sanitaire ont d’ailleurs montré que c’est la figure du maire qui suscite le plus de confiance. À cet égard, je suis persuadée que la règle du non-cumul des mandats est à revoir. Elle empêche de nombreuses personnes ancrées sur un territoire, bénéficiant d’un degré élevé d’estime, de prendre des responsabilités nationales.

D’une certaine façon, un cadre dirigeant du secteur privé ne vit-il pas lui aussi en vase clos ?

Même si certains peuvent être isolés du "vrai monde", il est plus facile de revenir au réel quand les chiffres sont mauvais. Une contre-performance peut mener à des licenciements que l’on ressent, dont on porte une responsabilité. En politique, la temporalité est différente. Il est possible de ne pas ressentir les conséquences délétères de certaines mauvaises décisions qui mettent des années à produire leurs effets.

"Le vendredi, j’étais vice-présidente de Hewlett Packard pour un continent de 54 pays, le lundi j’accepte d’entrer au gouvernement"

Lorsque vous êtes arrivée dans votre ministère, avez-vous importé des méthodes venues du monde de l’entreprise ?

Mon entrée en politique s’est faite très rapidement. Le vendredi, j’étais vice-présidente de Hewlett Packard pour un continent de 54 pays, le lundi j’accepte d’entrer au gouvernement. Une fois dans le grand bain, à quoi se raccrocher ? Son expérience. Je n’avais ni réseau ni parti. Pour survivre dans ce monde darwinien, j’ai utilisé ce que je savais faire dans celui de l’entreprise. À mes yeux, la clé de la réussite est de savoir s’entourer. Il faut trouver des alliés. Pour ma part, cela a été les associations, que ce soit au sujet de l’interdiction des thérapies de conversion ou de l’allongement du congé paternité. Ces experts permettent de trouver les arguments qui vont rassembler. Évidemment, il faut une stratégie.

Quelle différence entre déployer une stratégie commerciale et une stratégie politique ?

Un codir n’obtient des résultats que s’il fonctionne collectivement. Je pensais que ce serait pareil dans un gouvernement. Après tout, on parle "d’équipe gouvernementale", de "discipline collective", de "séminaire gouvernemental". C’est le champ lexical du monde de l’entreprise. Quelle n’a pas été ma surprise lorsque j’ai constaté qu’il n’y avait pas d’équipe ! Il y a des femmes et des hommes avec des intérêts parfois divergents et des ambitions personnelles qui peuvent entrer en concurrence.

Dans les états-majors des grands groupes également, non ?

 Non. Même si certains cadres dirigeants ont une ambition personnelle, il faut que l’entreprise réussisse pour que l’individu réussisse. En politique, on peut tirer les marrons du feu lorsqu’un gouvernement est en situation d’échec. Pour réussir personnellement, il faut parfois que votre collègue tombe. Même si le monde de l’entreprise est très politique, le DRH ne va pas monter s’il arrive à avoir la peau du DAF.

"Il n’y a pas d’équipe gouvernementale. Pour réussir personnellement, il faut parfois que votre collègue tombe"

Comment une ministre novice constitue-t-elle son équipe ?

On m’a recommandé des personnes, d’autres se sont recommandées elles-mêmes. Étant arrivée dans le cadre d’un remaniement, les meilleurs profils étaient déjà en poste. Le plus difficile, c’est que, dans un cabinet, tout le monde n’a pas les mêmes intérêts. Conséquence, il y a souvent à l’intérieur des équipes de ministres des luttes fratricides pour savoir qui va tirer son épingle du jeu lors d’un futur remaniement.

Comment réagir ? On fait du team building ? On se "laisse bouffer"?

Un peu des deux ! N’ayant aucune expérience politique, j’ai été contrainte de composer avec les conseils des "pros". Mais, parfois, leurs préconisations ne sont pas dans notre intérêt et on le découvre après coup. La politique ressemble à Game of Thrones ! C’est un jeu de manipulation, d’influence auquel je n’étais pas préparée. Tout cela requiert une énergie colossale qui est dépensée dans des luttes politiques et non au service des citoyens.

Moreno4

Quel est le pire, la "réunionite" dans le monde de l’entreprise ou les petites luttes politiques dans un ministère ?

Les deux sont délétères. Mais les réunionites sont moins dangereuses, car elles n’impactent que les résultats de votre entreprise, pas le quotidien de millions de citoyens.

"Nous sommes souvent contraints de prononcer des phrases qui ne veulent rien dire"

De nombreux ministres venus de la société civile affirment que le pire du pire, ce sont les éléments de langage…

Ils ont raison ! Reprendre des éléments de langage a été un défi pour moi qui suis d’un naturel très spontané. En entrant en politique, je n’ai pas voulu changer la personne que j’étais. Après tout, c’est pour elle que l’on est venu me chercher. Mais plusieurs fois, on m’a dit : "Voilà ce qu’il faut que vous disiez", même si ce sont des choses que l’on ne comprend pas. Que faire dans ce cas-là ? Les réseaux sociaux et l’opposition traquent le moindre mot, sortent des phrases de leur contexte. J’ai conscience que le but des éléments de langage est de protéger le ministre, le gouvernement, d’éviter les polémiques. Mais nous sommes parfois contraints de prononcer des phrases qui ne veulent rien dire. Les citoyens le ressentent et c’est une des raisons de leur rejet de la politique.

Quel message voulez-vous faire passer à un cadre du secteur privé souhaitant s’engager en politique ?

Allez-y ! On a besoin de vous, de vos compétences, de vos talents, de vos manières de voir le monde. Venez avec votre savoir-faire, mais aussi de l’humilité et l’envie d’apprendre, votre pays a besoin de vous. Pour ma part, je n’ai aucun regret de m’être engagée en politique.

Propos recueillis par Lucas Jakubowicz

Cette interview est un extrait de l'entretien qu'Elisabeth Moreno a accordé à Temps long, l'émission politique diffusée sur BSmart 4Change, chaîne propriété du Groupe Ficade, éditeur de Décideurs Magazine.