Ils sont députés de gauche, du centre ou de droite. En matière politique, ils ne sont pas sur la même longueur d’onde. Mais tous ont un point commun : ils commencent à en avoir assez de l’attitude de leurs collègues insoumis.
Outrances des députés LFI, l’hémicycle en a ras le bol
À l’Assemblée nationale, les débats n’ont jamais été policés. Échanges de noms d’oiseaux et attaques sous la ceinture dans l’hémicycle, règlements de compte en commission ou par articles interposés, voire duels à l’épée, rythment l’histoire parlementaire. Mais depuis l’arrivée massive de députés LFI au Palais-Bourbon en 2022, les choses s’enveniment. Au point de rendre le quotidien invivable.
Impolitesse
Les anciens députés se souviennent d’une époque où, malgré les désaccords, la courtoisie républicaine était de mise. Après tout, être au service de la nation créait un sentiment d’appartenance commune. Les Insoumis ont donné un grand coup de pied dans la tradition : "Ils sont dans une logique “nous contre le reste du monde”", observe Prisca Thevenot, députée macroniste des Hauts-de-Seine et ancienne membre du gouvernement. Selon elle, "les députés qui ne font pas partie de leur groupe sont plus que des opposants. Ils sont des fachos, des ennemis à abattre, des êtres avec qui il ne faut faire aucun compromis".
Et avec qui il n’est pas nécessaire de faire preuve de politesse. "Bon nombre d’entre eux ne répondent même pas à un simple bonjour", témoigne l’ancienne porte-parole du gouvernement, qui est tombée des nues lors d’un débat télé avec son homologue Danielle Obono : "Même échanger un simple mot dans la loge avant l’entrée en plateau était au-dessus de ses forces".
"Ils sont dans une logique nous contre le reste du monde. Les députés qui ne dont pas partie de leur groupe sont plus que des opposants : ils sont des fachos, des ennemis à abattre, des êtres avec qui il ne faut faire aucun compromis"
"Nous aussi, ils nous ignorent globalement, mais c’est normal, nous sommes l’épouvantail absolu », s’esclaffe le député RN de l’Oise Alexandre Sabatou qui estime ce comportement « généralisé chez les Insoumis mais minoritaire à gauche".
Drogués aux réseaux sociaux
Un point de crispation remonte dans la bouche de tous les députés : l’addiction aux réseaux sociaux. Base de la stratégie politique des troupes mélenchonistes, elle ajoute de l’impolitesse à l’impolitesse. Prisca Thevenot se rappelle une anecdote marquante lorsqu’elle était secrétaire d’État chargée de la Jeunesse : "En commission, Louis Boyard m’a posé une question sur la banque alimentaire en se filmant. Au moment de lui répondre, il avait quitté son siège, mais posté une vidéo où il se vantait de clasher et mettre en difficulté un membre du gouvernement…" Plus largement, elle déplore qu’"une grande partie de l’activité des députés LFI soit au service de leurs réseaux sociaux plus que du débat d’idées. C’est d’un narcissisme indécent".
"En commission, Louis Boyard m'a posé une question sur la banque alimentaire en se filmant. Au moment de lui répondre, il avait quitté son siège mais posté une vidéo où il se vantait de mettre en difficulté un membre du gouvernement"
Culte des listes et cyberharcèlement
Les réseaux sociaux sont une arme utilisée par les députés insoumis dans leur combat politique. Avec une activité de prédilection : dresser des listes de députés qui "votent mal, agissent mal". Autre stratégie, marteler des fake news concernant un opposant, avant de le jeter en pâture sur les réseaux. Une pratique qui hérisse même les plus pondérés. Paisible élu local d’un village de la Sarthe où il cultive des pommes, le député Modem Éric Martineau est connu pour sa modération et son ouverture. Il estime ainsi entretenir de "bonnes relations avec tout le monde, notamment le communiste Stéphane Peu". "Pourtant, pour la première fois de ma carrière politique, je ressens des bouffées d’inquiétude, voire de haine quand je vois les députés LFI faire des listes", s’alarme celui qui parie qu’"en 1942, beaucoup auraient eu le profil pour envoyer des lettres à la Gestapo". Sa collègue Modem du Bas-Rhin Louise Morel déplore également ces "raids qui dépassent la politique et vont au-delà du combat politique".
"Pour la première fois de ma carrière politique, je ressens des bouffées d'inquiétude quand je vois des députés LFI faire des listes. En 1942, ils auraient envoyé des lettres à la Gestapo ?"
Ce n’est pas Prisca Thevenot qui dira le contraire. Le jour de l’interview accordée à Décideurs Magazine, elle est particulièrement tendue. Et pour cause. Après un voyage parlementaire en Israël mi-mars, l’eurodéputée LFI Rima Hassan l’a accusé d’être coupable de génocide et au service de l’extrême droite. Un narratif repris par les militants et les élus du mouvement. À la clé ? Des menaces sur ses enfants.
Hostiles avec leurs alliés…
Si les Insoumis mènent une croisade idéologique, ils ne visent pas que les "fachos" du centre ou de la droite. Les journalistes les plus cyberharcelés sont souvent ceux penchant pour la gauche hostile à LFI. Il en est de même pour le personnel politique.
"Demandez au socialiste Jérôme Guedj ou à l’eurodéputé Raphaël Glucksmann", glisse un élu NFP qui s’exprime sous couvert d’anonymat. Selon lui, ses "alliés" cherchent "à être hégémoniques à gauche et cela commence par rendre la vie impossible à ceux qui s’opposent à eux". Pour bien les connaître, ce profil chevronné constate "qu’ils sont persuadés que le seul moyen d’arriver au pouvoir, c’est que Jean-Luc Mélenchon terrasse le RN dans un second tour de présidentielle".
… Coulants avec le RN ?
Ce qui conduit à un paradoxe : si le RN est vu comme l’ennemi ultime, il a une certaine utilité. Recueillir le témoignage d’un député RN et d’un député NFP laisse une impression étrange. Le parti d’extrême droite serait presque mieux traité.
En commission des Finances, Alexandre Sabatou constate que le président Éric Coquerel "est plutôt courtois. Il est à la hauteur de sa fonction, mais il sait aussi que c’est grâce à nous qu’il est là", tacle-t-il. Plus insolite, si les Insoumis ignorent le RN dans l’hémicycle, "il y a des relations diplomatiques et certains ne se gênent pas pour envoyer des messages à Sébastien Chenu afin de faire appel à nos votes en cas de besoin. Ils adorent nous sonder discrètement".
"Certains députés LFI ne se gênent pas pour envoyer des messages à Sébastien Chenu afin de faire appel à nos votes en cas de besoin. Ils adorent nous sonder discrètement"
Tous pareils ?
Le député NFP rejoint certains membres du centre interrogés ces dernières années. Il estime que, si le groupe d’extrême gauche est vérolé par une dizaine de "cas spéciaux", ces derniers ne sont pas représentatifs. Certains noms d’Insoumis constructifs reviennent souvent dans la discussion : Christophe Bex, Damien Maudet ou encore Matthias Tavel.
Il perçoit toutefois un durcissement depuis le 7 octobre et les dernières législatives. Les raisons ? Le départ de députés plus "réglos" purgés ou défaits. Parmi eux, Alexis Corbière, François Ruffin, Raquel Garrido ou la vice-présidente Caroline Fiat, battue par le RN. Leurs remplaçants sont plus jeunes, plus radicaux, les "neutres" suivent la ligne et durcissent le jeu.
Cette distinction hérisse Prisca Thevenot : "Ces dernières années, leur groupe a simulé un lynchage du président de la République, joué au ballon avec une tête de ministre, invective en permanence, rend le débat impossible. Je n’ai pas entendu de fronde massive ou de condamnations publiques. Qui ne dit mot consent, c’est trop facile de rester silencieux."
D’autant plus que les députés insoumis semblent aimer le « bruit et la fureur » pour paraphraser leur chef. La preuve, l’Assemblée nationale a été contrainte d’installer des capteurs de bruit dans l’hémicycle, car les nuisances sonores sont trop élevées pour la santé des élus. D’où vient principalement le bruit ? Des bancs insoumis pardi !
Lucas Jakubowicz