Ils sont presque quarante, ont placé leur chef à Matignon, participent au gouvernement depuis 2017. Pourtant, ils restent méconnus. Allergie aux réseaux sociaux, rejet du clash, amour du terroir, du débat et des questions techniques : plongée dans le monde des députés Modem.
Modem, les discrets de l’hémicycle
C’est un secret de Polichinelle. Lorsque Michel Barnier a été nommé à Matignon, bon nombre de députés LR ont pris, de façon consciente ou non, la grosse tête. Trois mois et une motion de censure plus tard, le Savoyard est remplacé par François Bayrou. Pas de quoi perturber le quotidien des trente-six députés Modem siégeant dans le groupe baptisé "Les Démocrates". Pour le grand public comme pour les connaisseurs de la vie politique, le groupe centriste reste discret et peu connu. Est-ce subi ou volontaire ? Pour répondre à la question, le mieux est de demander aux intéressés.
Les clashs sur X et dans les médias ? C’est non !
"Pourquoi des députés sont connus ? Principalement parce qu’ils sont présents sur les réseaux sociaux et les chaînes d’info en continu où ils multiplient les coups d’éclat pour créer le buzz", déplore Éric Martineau, député de la Sarthe, qui est fier de le dire : "Ce n’est pas notre vision de la vie publique."
Contrairement aux autres groupes politiques, le parti ne pousse pas ses élus à faire parler d’eux. "Nous n’avons pas de cellule riposte, ne recevons aucun élément de langage à marteler, ne sommes pas encouragés à clasher ou à arpenter les médias pour occuper l’espace médiatique", explique le quinquagénaire qui, dans le civil, est producteur de pommes.
"Nous n'avons pas de cellule riposte, ne recevons aucun élément de langage à marteler, ne sommes pas encouragés à clasher ou à arpenter les médias pour occuper l'espace"
Le groupe ne possède donc pas de "sniper" habitué à squatter les plateaux. Sur X, il est particulièrement discret : aucun député n’est dans le top 20 des plus gros utilisateurs ou des comptes avec le plus d’abonnés. Les troupes présidées par l’ancien ministre Marc Fesneau pèsent pour 3 % seulement du total des tweets sur l’année 2024 et postent seulement 0,6 fois par jour sur le réseau d’Elon Musk contre 1,6 en moyenne pour l’ensemble des députés (les Insoumis occupant la première place avec 3,6 messages quotidiens).
Des députés plutôt âgés…
Cette allergie aux réseaux sociaux et aux chaînes d’info en continu s’explique par plusieurs raisons. La première est sans doute générationnelle. Les démocrates sont les plus âgés de l’hémicycle et Louise Morel, députée du Bas-Rhin, est la seule à avoir moins de 40 ans. Contrairement à d’autres partis comme le RN, LFI, les macronistes ou le PS, les troupes de François Bayrou sont grisonnantes et ne peuvent pas se reposer sur des trentenaires, voire vingtenaires accros à la communication digitale et à l’art du buzz.
La plupart des députés sont des élus locaux de petites communes. C’est notamment le cas d’Éric Martineau qui fut, avant son élection au Palais-Bourbon, maire de Chenu, village de moins de 500 habitants. "Lorsque l’on est habitué à gérer des PLU ou des taxes foncières, c’est difficile de se muer en influenceur distillant des punchlines", s’amuse le Sarthois qui surenchérit : "Mes modèles en politique sont Simone Veil, Robert Badinter et Raymond Barre. J’ai milité avec des profils comme Jean-Louis Bourlanges ou François Bayrou. Autant dire que je ne peux pas me muer en tiktokeur !".
Louise Morel est la seule députée Modem qui ait moins de 40 ans
… implantés sur des terres modérées
"Même si l’un d’entre nous se mettait à faire le matamore sur X, TikTok ou BFM-TV, pas sûr qu’il en récolte les fruits en circonscription. Nos électeurs ont l’outrance en horreur", estime Louise Morel. Il suffit de se pencher sur la carte électorale pour comprendre pourquoi. Les députés Modem sont surreprésentés dans les terres modérées de l’ouest du pays : Mayenne, Vienne, Maine-et-Loire, Indre-et-Loire, Loir-et-Cher, Sarthe… Notons aussi un fort contingent de Bretons et d’Alsaciens. Dans ces départements, les stratégies populistes de LFI ou du RN obtiennent des résultats mitigés…
Proximité et travail de fond
Plus que les réseaux sociaux, les députés Modem mettent l’accent sur la proximité en écumant les événements locaux, en s’épanchant dans la presse régionale ou en s’exprimant sur Facebook.
À Paris, la règle implicite est la suivante : on bosse sur le fond et on se tait. Certains députés, bien que peu médiatiques, sont d’ailleurs unanimement reconnus par leurs pairs pour leurs compétences dans des domaines pointus. Citons notamment Erwan Balanant sur les langues régionales, Marc Fesneau sur l’agriculture, Cyrille Isaac-Sibille sur la santé, Richard Ramos sur l’alimentation ou Hubert Ott sur la viticulture. "Par ailleurs, nous défendons avec conviction ce qui fait notre ADN : défense de l’Union européenne, promotion de la proportionnelle, rejet de toute forme de populisme…", ajoute Louise Morel.
La jeune élue alsacienne est intarissable lorsqu’il faut évoquer les avancées législatives permises par son camp : lutte contre le démarchage téléphonique, les nitrites, le harcèlement scolaire, politique de l’héritage… Elle tient également à mentionner un sujet local qui lui importe, la défense des « Malgré-nous », ces Alsaciens et Mosellans enrôlés de force dans l’armée allemande lors des deux conflits mondiaux.
"Nos électeurs ont l'outrance en horreur"
"La politique n’est pas un combat !"
Dans une Assemblée morcelée où les tensions sont toujours vives, les troupes du Modem constituent une sorte d’Ovni. « L’esprit du parti, c’est l’amour du dialogue, du débat. Nous n’avons pas la certitude d’être les meilleurs et nous ne voyons pas la politique comme un combat. Nous sommes avant tout des passeurs, des héritiers d'une famille politique vieille d'un siècle », témoigne la benjamine du groupe. Des propos partagés par son collègue sarthois : « Loin d’être des idéologues, nous avons une forme de bon sens paysan et l’amour de l’écoute. Cela nous différencie un peu de ce qui se passe ailleurs. » Lui-même admet entretenir de très bonnes relations avec des collègues aux antipodes de son profil. Il cite notamment Stéphane Peu, député communiste de Seine-Saint-Denis avec qui il a travaillé sur la sécurisation des JO.
"Loin d'être des idéologues, nous avons une forme de bon sens paysan et l'amour de l'écoute"
Finalement, les députés Modem ressemblent à des sortes de moines bouddhistes zen et pondérés. Pourtant, certains reconnaissent être à deux doigts de perdre leur sang-froid. Qui sont les collègues capables de faire sortir de placides centristes modérés de leurs gonds ? Les Insoumis. "Pour la première fois de ma carrière politique, je ressens des bouffées d’inquiétude, voire de haine lorsque je les vois à l’œuvre. Je me dis qu’en 1942 beaucoup d’entre eux auraient eu le profil pour envoyer des lettres de dénonciation à la Gestapo", avoue Éric Martineau, qui mentionne les incitations au cyberharcèlement ou des propos "lunaires" comme ceux de Louis Boyard, qui "ne connaît rien au fonctionnement d’une collectivité locale mais relaie les fake news de façon péremptoire". Louise Morel s’inquiète, elle aussi, de la propension des députés LFI à "organiser des raids", "à tout aborder sous le prisme de la confrontation". Un jour, peut-être, les Insoumis pourront se targuer d’un exploit : pousser un élu Modem à s’énerver dans l’hémicycle.
Lucas Jakubowicz