L’édition 2026 du salon de l’agriculture de Paris n’échappera pas à une règle immuable : les responsables politiques se rendront Porte de Versailles pour caresser les bêtes, serrer la main aux éleveurs et aux agriculteurs. Une visite importante sur le plan symbolique et électoral. À condition de ne pas se faire siffler sur place…

Chaque année, c’est la même chose ! Un étrange troupeau déambule dans les allées du Salon de l’agriculture. Il ne s’agit pas de vaches ou de moutons mais de Rei publicae principes, soit des responsables politiques en bon Français. Leur mission ? Serrer un maximum de mains, caresser un nombre record de bêtes, goûter le plus possible de spécialités locales.

Derrière ce marathon gastronomique et social, l’objectif est simple : séduire un maximum d’électeurs. L’exercice peut sembler contre-productif. Dans la France d’aujourd’hui, les paysans constituent une minorité qui, selon l’Insee, représente 1,5 % de la population active, près de la moitié d’entre eux sont âgés de plus de 50 ans. Toutefois, l’électorat agricole est un peu plus large. D’après les chercheurs Bertrand Hervieu et François Purseigle, en 2017, si l’on intègre "les familles, les emplois induits dans les industries agroalimentaires et les organisations professionnelles agricoles", cette base électorale correspondrait à 17 % des inscrits. Ce qui fait dire aux chercheurs que, si une élection présidentielle ne se gagne pas avec les voix des seuls agriculteurs, "elle peut se perdre […] avec leurs collatéraux ou des gens avec qui ils travaillent"

Demeure un étrange paradoxe : plus le nombre d’agriculteurs diminue, plus les présidents tendent à leur faire la cour, une fois par an, dans un marathon savamment mis en place. L’objectif n’est pas de parler aux paysans, plutôt dubitatifs à l’idée de voir un homme encravaté et aux chaussures cirées ou une femme en talons et tailleur jouer au fermier d’un jour.

Soyons clair, lorsqu’un président, un député, un ministre, un chef de parti caresse l’encolure d’un bovin devant les caméras, il s’adresse aux Français. En effet, cultivateurs et éleveurs jouissent d’une bienveillance qui ne se dément pas avec le temps. Plus les années passent, plus cette frange de la population semble populaire dans l’opinion publique. Selon le baromètre Les Français et les agriculteurs 90 % des Français considèrent notamment qu’ils sont dignes de confiance. Un taux de popularité jamais atteint qui transcende les clivages qu'ils soient de nature politique ou générationnelle. En somme, être aimé de cette minorité permet, par ricochet, d’augmenter sa popularité dans l’ensemble de la société. La France étant restée longtemps un pays rural, nombre d’électeurs ont des racines paysannes auxquelles ils restent attachés.

Soulignons également que les responsables politiques cherchent à incarner une France traditionnelle et immuable. Celle des petits villages aux clochers scintillants et aux troupeaux paisibles, celle des marchés, des champs de blé qui prennent des reflets mordorés au printemps. Et les paysans en sont les gardiens. Leur plaire, c’est plaire à tous. 

Subir une bronca devant les caméras du salon acte symboliquement la fracture entre un dirigeant et son peuple

Sifflé au Salon de l’agriculture, carrière politique en déconfiture

En revanche, subir une bronca devant les caméras du salon acte la fracture entre un dirigeant et son peuple. On peut formuler la règle suivante : "Sifflé au Salon de l’agriculture = carrière politique en déconfiture". En 2001, Lionel Jospin, alors Premier ministre, se rend sur place. À l’époque, la crise de la politique agricole commune (PAC) couve. Le socialiste met les mains dans le cambouis au risque de l’impopularité. Fine mouche, Jacques Chirac reste au-dessus de la mêlée. Fidèle à lui-même, il "tape le cul des vaches", engloutit bière, charcuterie et fromage. Pendant ce temps, Lionel Jospin est pris à partie et reçoit jets d’œufs et injures. La séquence est cruelle, il paraît déconnecté de la France des terroirs à l’inverse du président.

En 2016, c’est François Hollande qui sera malmené. Quelques mois plus tard, il renoncera à se présenter. Selon son premier cercle, l’accueil réservé par les agriculteurs et les éleveurs aura joué un rôle clé dans son choix. Quelques mois plus tard, il sera encore hué et chahuté pour son dernier salon.

François Fillon sera sifflé au salon de l'agriculture en 2017. Le jour même plusieurs cadres de LR prennent leurs distances. Parmi eux Dominique Bussereau et Bruno Le Maire, deux anciens ministres de l'Agriculture. Tout sauf un hasard...

La jurisprudence Fillon

Le cas le plus emblématique reste celui de François Fillon. Remontons le temps au 1er mars 2017. La journée commence mal pour le candidat LR empêtré dans l’affaire Penelope. Il apprend qu’il est mis en examen pour détournement de fonds publics, complicité et recel d’abus de biens sociaux. Faisant fi de sa promesse de renoncer à sa candidature en cas de mise en examen, il décide de se maintenir et se déplace comme prévu au salon de l’agriculture.

Se rendre auprès d’un monde agricole qui souffre alors qu’on vient d’être mis en examen dans une affaire d’enrichissement personnel n’est pas l’idée du siècle. Sans surprise, devant les caméras des chaînes d’infos en continu, il est violemment alpagué par la foule : "Voleur !", "Rentre chez toi, bandit", "On crève la dalle et il se permet tout !"

Le staff du candidat avait flairé le traquenard et prévu une riposte si ridicule qu’elle en est drôle. Derrière la foule en colère s’élèvent quelques voix qui scandent "Fillon président". Des agriculteurs fidèles ? Pas vraiment. Les caméras de BFM TV sont allées à la rencontre des fillonistes des champs. Nul besoin d’être familier du monde agricole pour deviner qu’ils ne sont jamais montés sur un tracteur : quinquagénaire à chevalière, mère de famille au phrasé bourgeois, le cou noué d’une écharpe en cachemire, jeunes diplômés bien peignés en costume-cravate… En réalité, les fédérations LR de l’Ouest parisien ont rameuté le ban et l’arrière-ban des militants à coups de SMS. Un public bien éloigné de la France profonde et qui a fait plus de mal que de bien.

Des millions de spectateurs constatent que le candidat est acclamé par un noyau dur sociologiquement ultra-minoritaire. Mais il est dans le collimateur du "peuple", celui qui se lève tôt pour traire ou semer. À partir de ce jour, de nombreuses personnalités de la droite prennent leurs distances. Hasard ou non, parmi les lâcheurs se trouvent deux anciens ministres de l’Agriculture, Dominique Bussereau et Bruno Le Maire…

Jean-Luc Mélenchon sait qu'il sera sifflé au salon. Pour éviter une scène pénible, il est habitué à sécher l'évènement

Le prudent Monsieur Mélenchon

Si un dirigeant politique est bien au courant du danger d’être sifflé sur place, c’est bien Jean-Luc Mélenchon. Candidat à la sociologie plus urbaine que rurale, il a conscience que son capital sympathie est plus élevé dans les manifestations en soutien au peuple palestinien qu’auprès des agriculteurs. En 2017 et en 2022, années de campagnes présidentielles, il avait sagement déserté les allées de la Porte de Versailles dans lesquelles il n’a pas mis les pieds depuis 2014. Rien n’indique que le chef insoumis y déambulera cette année. Le monde rural ne semble guère une priorité stratégique pour son parti. Comme il l’avait indiqué à des militants en septembre 2024 : «Il faut mobiliser la jeunesse et les quartiers populaires. » Pas d’électeurs à gagner, des sifflets à récolter. Les Insoumis risquent bien d’être peu présents Porte de Versailles.

Lucas Jakubowicz