Le lien entre intellectuels et partis politiques s’estompe peu à peu. Si philosophes, politistes et autres économistes semblent déserter les appareils, ils ne renoncent pas à la vie publique et s’épanouissent dans les think tanks.

"Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître". Celui où les partis s’arrachaient les intellectuels pour élaborer leurs doctrines et les mettre en avant lors des élections. Aujourd’hui, universitaires, auteurs et autres philosophes semblent de plus en plus en retrait. Élément illustratif parmi d’autres, lors de la dernière présidentielle, le programme défense du PS ne tenait qu’en une douzaine de lignes, du jamais-vu pour un parti de gouvernement qui semble manquer de têtes pensantes. La preuve d’un système idiocratique qui place la communication avant le débat intellectuel ? Les choses semblent plus complexes.

Quand penser est un danger

Trentenaire, normalien, docteur en sciences politiques et maître de conférences à l’université Paris Panthéon-Assas, Benjamin Morel est le symbole du jeune intellectuel engagé. Adhérent au MRC puis au PS, il a vu de l’intérieur à quel point mettre l’accent sur les débats de fond et les idées n’était pas la meilleure chose pour faire carrière. "Si l’on veut monter en grade et être élu, mieux vaut intégrer un courant, se placer dans la roue d’un chef, réseauter, être vu dans les médias que réfléchir à un programme et à une vision", témoigne l’universitaire qui explique que cette tendance touche tous les partis.

Pire encore, certains responsables politiques se rendent compte qu’avoir des intellectuels dans les rangs du parti peut présenter plus d’inconvénients que d’avantages. "Les intellectuels accordent une place primordiale à la liberté de pensée. Ils sont par nature incontrôlables et indisciplinés, ce qui peut effrayer les appareils", explique Benjamin Morel qui estime que ce mode de fonctionnement ne colle pas avec la politique actuelle qui craint les voix discordantes, les écarts aux éléments de langage et la contestation publique. Leurs idées et leur personnalité peuvent donc saper la cohésion, ce qui fait d’eux des "frondeurs potentiels".

"Les intellectuels sont par nature incontrôlables et indisciplinés, ce qui peut effrayer les appareils"

Des craintes fondées. Ainsi, après la présidentielle de 2017, quelques responsables insoumis ont remis en cause la stratégie de Jean-Luc Mélenchon. Parmi les principaux empêcheurs de tourner en rond, le politologue Thomas Guénolé, l’essayiste François Cocq, l’universitaire Charlotte Girard, spécialiste du droit public, ou encore l’économiste Liêm Hoang Ngoc. Tous ont été écartés de gré ou de force et remplacés par des militants plus dociles. Une autre tendance est observable sur tout l’échiquier politique : la négligence accordée à la formation idéologique et intellectuelle des cadres. Le RN n’a plus d’école de cadres, la formation des militants socialistes est moribonde et LFI utilise sa  "structure gazeuse" pour concentrer tous les pouvoirs entre les mains d’un petit cercle.

L’appel des think tank

Constatant cette nouvelle donne, de nombreux intellectuels ont choisi d’eux-mêmes de prendre leurs distances. Mais plusieurs d’entre eux restent attachés à la chose publique et souhaitent contribuer au débat. Ils peuvent pour cela s’appuyer sur des structures en plein essor : les think tanks. Il y en a pour tous les goûts. Parmi les plus emblématiques, citons la Fondation Jean-Jaurès et Terra Nova qui penchent historiquement à gauche ou la Fondapol, lancée sous l’égide de l’UMP en 2004. L’Institut Montaigne ou l’Ifrap revendiquent plutôt une vision libérale, le Millénaire se présente comme "gaulliste, réformateur et guidé par l’intérêt national". La droite nationaliste, quant à elle, s’est depuis peu dotée de l’Institut Apollon, créé par Jean Messiha. Benjamin Morel, pour sa part, s’est associé à l’institut Rousseau pour faire entendre sa voix.

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La fondation Jean Jaurès s'écarte peu à peu du PS mais contribue à peser dans le débat public

Au sein de ces cénacles phosphorent des "grosses têtes" dont les travaux peuvent toujours être lus dans les partis, alimenter la réflexion ou les discours. Toutefois, cela semble de moins en moins le cas. Ainsi, Jérémie Peltier, directeur des études de la Fondation Jean Jaurès, constate que le PS s’appuie de moins en moins sur les travaux du think tank. Selon lui, "les liens organiques entre les usines à idées et la classe politique se réduisent peu à peu". La faute à une nouvelle façon de faire de la politique, mais aussi à la législation. En 2017, la nouvelle majorité LREM fait voter les lois pour la confiance dans la vie politique. Parmi les principales mesures, la fin de la réserve parlementaire, qui, selon Jérémie Peltier, "éloigne les think tanks des partis dont ils étaient traditionnellement apparentés". Auparavant, de nombreux députés et sénateurs versaient une partie de leur réserve à ces cercles de réflexion politiquement proches. Cela n’étant plus possible, il est nécessaire de trouver d’autres financements et de se tourner davantage vers les entreprises ou l’édition pour diversifier les sources de revenus.

"Pour réussir en politique, mieux vaut maîtriser l'art de la punchline sur Twitter ou sur les chaîne d'info"

Des dirigeants politiques d’un genre nouveau

Logiquement, cette mutation de la politique qui se traduit notamment par une place de plus en plus grande accordée à la communication, à l’art de la punchline ou à la maîtrise des réseaux sociaux, amène aux responsabilités un personnel d’un genre nouveau. Une tendance qui concerne tous les partis. Ces dernières années, certains jeunes militants vingtenaires ou trentenaires se sont illustrés sur Twitter ou sur les plateaux des chaînes d’informations en continu. Ils ont été récompensés par une investiture dans des "circos en or" et font maintenant entendre leur voix dans l’Hémicycle. Renaissance peut se reposer sur des personnalités telles que Maud Bregeon ou Prisca Thevenot, toutes deux implantées dans les très macronistes Hauts-de-Seine. Du côté de la Nupes, David Guiraud, habitué au feu des projecteurs, a été élu dans la circonscription de Roubaix Wattrelos dans le Nord, Antoine Léaument, le Monsieur digital de Jean-Luc Mélenchon, est implanté dans l’Essonne, tandis que Louis Boyard a profité de son bagou pour être investi avec succès dans le Val-de-Marne et devenir, par la même occasion, le benjamin de l’Assemblée nationale. Le RN, de son côté, a fait élire Julien Odoul, bretteur habitué aux polémiques télévisuelles.

Alors, fini le temps des jeunes députés au profil intellectuel ? Pas si sûr. Parmi les membres de la nouvelle législature, certains font de la résistance et, là aussi, tous les partis sont concernés. Dans le camp présidentiel, le normalien David Amiel, coordinateur du programme d’Emmanuel Macron, et le chercheur en relations internationales Benjamin Haddad font partie des nouveaux députés de Paris. Docteur en sciences politiques et ancien conseiller de Bruno Le Maire, Charles Sitzenstuhl, pour sa part, a décroché son premier mandat en Alsace. À gauche, le jeune historien Arthur Delaporte fait partie de la nouvelle génération PS. Quant au gouvernement, il perpétue la tradition de nommer des intellectuels tels que Pap Ndiaye à l’Éducation nationale. Mais ce type de profil est considéré davantage comme une figure de la société civile que comme un compagnon de route idéologique. Signe parmi d’autres qu’entre intellectuels et partis, une ligne infranchissable se construit peu à peu ?

Lucas Jakubowicz

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