Depuis octobre 2025, Serge Papin est ministre des Petites et Moyennes entreprises, du Commerce, de l'Artisanat, du Tourisme et du Pouvoir d'achat au sein du gouvernement Lecornu II. L’ancien PDG de Système U évoque les actions du gouvernement pour consolider le tissu des PME françaises, ainsi que la trajectoire qu’il entend dessiner pour les nouvelles générations.
Serge Papin (ministre des PME) : "Deux tiers des faillites pourraient être évitées grâce à une identification des difficultés en amont"
Décideurs. Selon les chiffres de la Banque de France, les PME représentent 99,92 % des défaillances d’entreprises enregistrées en 2025. Quelles politiques allez-vous mettre en place pour inverser cette funeste tendance ?
Serge Papin. Tout d’abord, je tiens à replacer ce chiffre en perspective avec le dynamisme entrepreneurial, puisque plus d’un million d’entreprises [1 165 800, selon l’Insee, ndlr] ont été créées en 2025.
Pour autant, ce niveau est élevé. Il s’explique en partie par les prêts garantis par l’État (PGE) qui ont permis à des structures déjà fragilisées de prolonger temporairement leur activité jusqu’à ces toutes dernières années. Pour remédier à cette hausse préoccupante, nous avons engagé une mobilisation coordonnée des acteurs privés et publics placée sous l’égide d’un service de l’État, notamment le médiateur du crédit. Cette démarche prend la forme d’une Charte de Confiance pour les entreprises en difficulté, signée par l’ensemble des parties prenantes.
L’objectif est d’anticiper les signaux faibles de défaillance pour mieux les éviter, en mobilisant l’ensemble des services de la puissance publique – médiateurs du crédits, DGFIP, URSSAF, Chambre de Commerce – et privés – interpros, experts-comptables, banques. Je l’ai constaté à travers mes expériences professionnelles, les difficultés financières tiennent parfois à un phénomène de déni de la part des dirigeants, qui retardent la mise en place d’actions qui pourraient pourtant sauver leur société. Deux tiers des faillites pourraient être évités grâce à une identification des difficultés en amont. Nous allons prochainement réaliser un bilan de ce dispositif pour approfondir son déploiement dans les régions.
Ensuite, un projet de loi porté par le sénateur Olivier Rietmann, adopté à l’unanimité par le Sénat, sera prochainement examiné en procédure accélérée à l’Assemblée nationale. Il vise à déplafonner les pénalités applicables aux retards de paiement. Ces derniers représentent un coût estimé de 15,3 milliards d’euros pour les entreprises françaises et seraient à l’origine d’environ 25 % des défaillances. Nous avons d’ailleurs remarqué que ces retards de paiement sont souvent le fait de grands groupes qui répercutent le poids et le coût de ces délais sur leurs sous-traitants.
Cette proposition a été désignée comme prioritaire par le gouvernement, elle devrait être promulguée avant l’été. Grâce à ces deux leviers concrets, nous disposons d’outils satisfaisants pour attaquer les racines du mal qui ronge notre tissu de PME.
Un des volets de cette nouvelle Charte de Confiance des Entreprises concerne les banques qui apparaissent, depuis plusieurs années, plus agressives dans les négociations de restructuration. Comment comptez-vous les pousser à jouer davantage leur rôle de partenaire financier ?
Je me suis entretenu récemment avec les fédérations professionnelles des boulangers et des bouchers, qui m’ont toutes deux fait part de la frilosité des banques, notamment sur des projets de reprise de petites structures nécessitant des prêts de 300 000 à 400 000 euros. Ces projets concernent souvent de nouvelles générations d’entrepreneurs qui ne disposent pas encore des garanties ou de l’expérience attendues par les prêteurs. C’est là que mon rôle de médiateur entre en jeu pour parvenir à atteindre le compromis le plus satisfaisant. Nous avons veillé à ce que les banques soient également cosignataires de notre Charte de Confiance afin de les embarquer dans la trajectoire que nous dessinons.
"Grâce à ces deux leviers concrets, nous disposons d’outils satisfaisants pour attaquer les racines du mal qui ronge notre tissu de PME"
D’autant que la transmission et son financement s’annoncent comme les principaux défis des prochaines années, et où les banques ont un rôle clé à jouer. On estime que 350 000 entreprises seront transmises par leurs dirigeants dans les cinq prochaines années, et 500 000 dans les dix ans. Les nouvelles générations auront besoin de liquidités non seulement pour assurer ce passage de flambeau, mais aussi pour investir dans la modernisation de leurs outils de production. Les banques doivent être présentes pour émettre de la dette senior et participer à l’investissement dans les capex.
Ce qui est intéressant dans ce renouvellement générationnel de l’économie de proximité, de cette "France du caddie" comme j’aime l’appeler, c’est qu’il offre également de belles opportunités. Ces transmissions sont souvent l’occasion de créer de nouveaux projets et de conquérir de nouveaux marchés. La période actuelle , marquée par l’essor de l’automatisation et de la robotisation, renforce aussi cette perspective. Notre action ne se limite pas seulement à soutenir les jeunes générations, il s’agit aussi de leur proposer une trajectoire : celle du retour d’un made in France accessible pour tous.
Cette année, les PME ont aussi été fortement touchées par le déversement accru de produits chinois sur les marchés français à la suite de la hausse des droits de douane imposés par les États-Unis. Quel constat faites-vous face à cette situation et à ses effets sur nos entreprises ?
Les PME souffrent depuis plusieurs décennies de la concurrence tarifaire agressive des produits chinois, et cela a eu un effet d’autant plus fort en 2025 avec l’application des droits de douane américains.
Dès mon arrivée à Bercy, je me suis emparé de ce sujet afin de muscler notre discours face à cette compétition déloyale. Nous avons réussi à accélérer de manière inédite le calendrier de la Commission européenne qui devait traiter la question des colis chinois, prévue initialement en 2028, et qui va finalement être mise en oeuvre dès cette année. À partir du 1er juillet, l’Union européenne appliquera sur chaque catégorie de produit, une taxe de trois euros au titre des droits de douane. À l’échelle nationale, nous avons mis en place dès le 1er mars une franchise cumulable de deux euros par colis, que les autres pays européens généraliseront d’ici novembre 2026. Au total, cinq euros viendront s’ajouter au faible prix des colis en provenance de Chine et contribueront à réinstaurer une concurrence plus équilibrée avec les biens français.
"Au total, cinq euros viendront s’ajouter au faible prix des colis en provenance de Chine et contribueront à réinstaurer une concurrence plus équilibrée avec les biens français"
Enfin, nous attendons le verdict de l’appel de notre action engagée contre les pratiques de Shein, notamment concernant la vente de produits illicites et la diffusion de ceux à tendance pédopornographique. La Commission européenne a d’ailleurs, elle aussi, ouvert une enquête contre les pratiques de l’entreprise chinoise en reprenant presque à l’identique les mêmes chefs d’accusation que ceux que nous avions invoqués. Cela confirme non seulement la pertinence de notre démarche, mais surtout sa validité à l’échelle de l’ensemble du continent.
Vous avez été PDG du groupement coopératif Système U qui englobe tous les magasins U. Selon vous, en quoi ce modèle de coopérative se distingue-t-il de celui des géants du secteur ? Peut‑il constituer une solution de résilience face aux perturbations géopolitiques en offrant une moindre dépendance vis-à-vis d’autres marchés ?
Le modèle de coopérative indépendante fait appel à l’intelligence collective, à la responsabilité de chaque employé et permet d’impliquer l’ensemble de la structure dans le projet que l’entreprise souhaite mettre en place. C’est un modèle à double entrée entre l’exploitation agricole ou agroalimentaire ainsi que le destin propre du salarié, qui permet de conjuguer le « je » et le « nous », mais aussi l’amont et l’aval d’une chaîne de production. Je pense effectivement qu’en engageant l’ensemble de l’entreprise vers son succès, on gagne en agilité face aux perturbations macro-économiques ou géopolitiques, tout en capitalisant sur un business model plus résilient et potentiellement moins dépendant de parties prenantes étrangères.
Propos recueillis par Tom Laufenburger