Alors qu’une nouvelle proposition du consortium Orange-Free-Bouygues est imminente, le feuilleton de la consolidation des télécoms entre dans une nouvelle phase. Entre un Patrick Drahi (Altice) qui a repris la main sur son calendrier et un trio d'acheteurs aux amitiés fragiles, la partie se durcit. Avec, en toile de fond, le spectre de l’échec historique de 2016.
Rachat de SFR : l’heure de la deuxième offre ?
Le marché français des télécoms s'apprête-t-il à refermer la parenthèse ouverte en 2012 ? Depuis l'arrivée d'un quatrième entrant, le secteur s'est stabilisé autour d'une concurrence agressive par les prix, limitant mécaniquement les capacités d'investissement des opérateurs. Mais depuis l’été 2025, la donne a changé : le groupe Altice s’est dit prêt à céder SFR, le transformant en l'actif le plus convoité du paysage télécom français. Depuis, une négociation quadripartite s’est engagée, où les trois membres du consortium candidat au rachat, Orange, Bouygues et Illiad (Free), jouent leur place dans le futur équilibre du numérique hexagonal. Alors que les audits de comptes s'achèvent, tout indique désormais qu'une seconde offre de rachat, revue à la hausse, est sur le point d'être déposée. Après celle sèchement refusée en octobre, est-ce un nouveau coup d’épée dans l’eau, ou la fin de ce feuilleton industriel ?
Le "coup de force" de Patrick Drahi
On le disait acculé, il semble avoir retrouvé de l'oxygène. Six mois après avoir "immédiatement rejeté" l'offre initiale de 17 milliards d'euros en octobre dernier, Patrick Drahi savoure son retour au centre de l'échiquier. Le fondateur d'Altice a réussi un pari que peu d'analystes osaient pronostiquer : transformer sa situation financière en levier de négociation.
En ouvrant les comptes de SFR début janvier, le milliardaire n'a pas seulement donné des gages de transparence ; il a surtout validé la solidité de ses actifs stratégiques. Le pivot de sa défense ? La menace, très concrète, d'une vente à la découpe. En testant le marché sur NetCo (son réseau de fibre) et SFR Business, Drahi a attiré des fonds d'infrastructure prêts à aligner des multiples de valorisation (12 à 14 fois l'EBITDA) bien supérieurs à ceux proposés par ses concurrents. Ce faisant, il a rappelé au consortium que SFR n'était pas une proie facile à dépecer, mais un ensemble dont les "pépites" pouvaient s'arracher au prix fort.
Désormais, l'objectif est clair : atteindre le seuil critique des 23,6 milliards d'euros. À ce prix, Drahi s'affranchit des contraintes de son conseil d'administration et sécurise son désendettement tout en sauvant la face. "Il a pris le contre-pied des pronostics en acceptant de prendre le temps", glisse un banquier d'affaires. Une sérénité affichée qui force le respect, ou l'agacement, chez ses poursuivants.
Un consortium sous haute tension
Du côté du trio Orange-Free-Bouygues, l'heure n'est plus à la condescendance. Si l'offre d'octobre a été balayée, c'est que le consortium a sous-estimé la résilience du vendeur. Mais l'enjeu dépasse désormais la simple guerre des prix. Pour les trois opérateurs, ce rachat est une nécessité structurelle, pour passer de quatre à trois acteurs et restaurer des marges érodées par une décennie de guerre des tarifs. C’est le "Plan Draghi" appliqué au marché hexagonal. Pour financer les investissements colossaux dans la 5G millimétrique et la fibre de nouvelle génération, le marché français doit se consolider. Les trois complices d'un jour semblent prêts à relever leur mise, conscients qu'une occasion pareille ne se représentera pas de sitôt. Mais à quel prix l'intérêt commun l'emportera-t-il sur les calculs individuels ?
C’est le point de friction majeur de ce dossier. Si le dialogue avec Altice semble s’être apaisé — les audits de due diligence n’ayant révélé "aucune mauvaise surprise" — l’ambiance au sein du consortium est loin d’être au beau fixe. L’alliance, que certains qualifiaient dès octobre de "miracle", tangue sous le poids des différends.
L’animosité historique entre Xavier Niel (Iliad) et Martin Bouygues reste l’éléphant dans le couloir. Interrogé sur cette mésentente, le directeur général de Bouygues, Olivier Roussat, a concédé sur France Inter qu’il tenait déjà de "l'exploit" d'avoir formulé une première offre. Même son de cloche, plus feutré, chez Orange où Christel Heydemann se contente d'un laconique "on se parle, on se respecte". Derrière cette cohésion de façade, la répartition technique des actifs (fréquences, abonnés, boutiques) demeure un casse-tête qui n’apaisera pas les tensions.
Le spectre de 2016
Enfin, reste l'inconnue réglementaire. Le souvenir du "deal du siècle" entre Orange et Bouygues, planté en 2016 sur l'autel des exigences étatiques, hante les esprits. Plus les discussions s'éternisent, plus le risque d'un blocage politique ou d'un veto de l'Autorité de la concurrence (ADLC) s'épaissit. Benoît Coeuré, président de l'ADLC, a déjà prévenu : une telle concentration demandera une enquête approfondie de 18 mois. Pourtant, le risque du 'tout ça pour ça' ne semble pas effrayer Patrick Drahi, qui lui continue de jouer la montre, confiant dans sa stratégie, pariant que l'envie de ses concurrents finira par l'emporter sur leur prudence.