À la tête de la banque privée Edmond de Rothschild, la dirigeante a dû renverser la table et se battre pendant des années pour imposer sa vision d'une banque moderne, conquérante et qui s'assume. Une fois la poussière des batailles internes et des polémiques retombée, seuls les chiffres comptent – et ceux-ci dessinent le portrait d'une banquière à poigne, qui a su inscrire une vénérable mais poussiéreuse institution dans le XXIe siècle.
Ariane de Rothschild : la preuve par les résultats
Des colibris à Genève ? L'écoquartier de l’Étang, en périphérie de la ville suisse, a vu en septembre dernier se poser une espèce peu courante dans une zone pas si éloignée du centre-ville : les banquiers du groupe Edmond de Rothschild. Ceux-ci inauguraient en effet leur nouveau siège, un espace de 13 000 mètres carrés, baptisé "Le Colibri". Un déménagement hautement symbolique, qui en abandonnant les hôtels particuliers de la rue de Hesse pour des open spaces flambants neufs tirait, également, un trait sur une époque révolue. "S'installer dans un tel écoquartier, mêlé à la population et à d'autres activités, est une manière de revenir à l'essence de la banque – au service de l'économie", argumentait alors la CEO du groupe, Ariane de Rothschild.
Car c'est bien à celle qui préside, depuis 2019, aux destinées de la vénérable institution que les 750 salariés genevois du groupe Edmond de Rothschild doivent d'avoir quitté leurs immeubles historiques ; ces derniers reflétant, selon elle, "un rapport très statutaire à l'entreprise – les banquiers face à tout le reste". Une décision que l'intéressée savait contestée, mais qu'Ariane de Rothschild assume pleinement. Depuis son arrivée à la tête de la banque, la femme d'affaires n'en est pas à sa première controverse ; ni à sa première bataille. Se faire un prénom à la tête de l'une des banques privées les plus prestigieuses au monde ne s'est pas fait en un jour, ni sans heurts. Mais en banquière qui se respecte, Ariane sait que les chiffres ne mentent pas.
Une dynamique de croissance historique
Et qu'ils parlent pour elle. Avec 184 milliards de francs suisses (CHF) d'actifs sous gestion, Edmond de Rothschild a atteint en 2024 un record historique, enregistrant une croissance de +12%. La collecte nette du groupe demeure quant à elle robuste, à 6,3 milliards CHF, soit une croissance organique de +3,8%. Certes, le résultat brut d'exploitation est en baisse, passant de 243 millions CHF en 2023 à 207 millions l'année suivante ; mais cette relative sous-performance n'est que le reflet, transitoire, de la politique d'investissement volontariste impulsée par Ariane de Rothschild, qui a personnellement supervisé la migration de certaines infrastructures critiques et augmenté de 10% le nombre de ses banquiers privés.
On n'a rien sans rien, répondrait sans doute la dirigeante à ses détracteurs. Car sous son règne, la banque fondée en 1953 par Edmond de Rothschild s'est transformée. Et si Ariane porte bien, par son mariage avec Benjamin, le fils d'Edmond et de Nadine, le nom de l'entreprise qu'elle dirige, elle s'est appliquée depuis qu'elle en tient les rênes à ne plus faire de ce patronyme la seule fondation sur laquelle le groupe repose et prospère. Ce pourquoi les profits sont désormais réinvestis pour muscler l'outil de travail. Ce pourquoi, également, Ariane de Rothschild a dû mener d'homériques batailles internes pour imposer, presque seule contre tous, sa vision d'une banque privée moderne, solide et... décomplexée.
Une guerre interne pour imposer sa vision
Entrée au conseil de surveillance d'Edmond de Rothschild en 2008, Ariane est propulsée dès l'année suivante vice-présidente de la banque. L'arrivée d'une femme dans le top management d'une institution historiquement dirigée par des hommes fait des étincelles et une guerre à bas bruit oppose, pendant plusieurs années, la baronne aux « barons » de l'établissement. Peu à peu, Ariane de Rothschild parvient à éclipser ses adversaires et les managers historiques passent la main à une nouvelle génération plus en phase avec la vision de leur dirigeante. Pas de quoi nourrir la moindre amertume cependant, la banquière se disant même "très reconnaissante aux barons. C'était sans pitié. Il n'y a eu aucun passe-droit. Zéro. Un parcours très riche, qui m'a obligée à être très convaincue et déterminée".
CEO, depuis 2015, puis présidente d'Edmond de Rothschild avant de redevenir CEO après le décès de son époux Benjamin, Ariane continue de déployer sa vision. Une philosophie teintée de pragmatisme, la banquière privilégiant l'efficacité opérationnelle au prestige – comme en atteste sa réaction aux craintes exprimées par ses salariés à la perspective de changer de bureaux pour un quartier de Genève que certains d'entre eux comparaient à... Sarcelles : "cela n'a rien à voir, il n'y a pas de concession Bentley au pied des immeubles de Sarcelles (et) les Rothschild (ont) été les premiers à financer la construction de logements HLM", balaya-t-elle. Fini les moquettes, places aux baies vitrées, aux espaces ouverts, à la jeunesse.
Et aux femmes. Non contente d'avoir nommé à ses côtés Cynthia Tobiano au poste de CEO adjointe, Ariane de Rothschild prépare également les quatre filles qu'elle a eues avec Benjamin à prendre, un jour, le relais. Mais leur mère les a prévenues : "elles ne toucheront pas le moindre dividende si elles ne savent pas de quoi on parle. Elles devront comprendre et étudier la finance". Ici encore, le pragmatisme est le maître-mot : "je ne suis pas dans le dogme féministe", confiait en 2015 la dirigeante aux Échos : "on trouve désormais en finance des femmes qui ont des postures vraiment intéressantes, avec une vision de long terme et des principes de vie qui correspondent à ce que je veux impulser (et) à l’ADN de notre groupe".
La légitimité par les résultats
L'ADN, justement. Ariane n'est pas née Rothschild ; elle l'est devenue à la faveur de son mariage. Faut-il déceler dans cette absence de lignage le peu de cas que la banquière semble faire de son propre nom ? Car la baronne sait qu'elle sera jugée sur pièces, pas sur son seul patronyme, aussi prestigieux soit-il. Étant parvenue contre vents et marées à faire d'un mythe statique une marque de performance, Ariane de Rothschild veut, comme elle le confiait voici dix ans au même quotidien économique français, continuer de "conquérir le monde chaque matin" : "il faut arrêter d'être timoré, il faut être fier d'être banquier". Dont acte.